Référendum : la fin de la Turquie kémaliste ?

« Oui ». C’est la réponse d’un peu plus de la moitié de la population turque à la proposition de révision constitutionnelle portée au référendum par le Président conservateur Recep Tayyip Erdogan ce dimanche 16 avril. Bien que les partisans de l’AKP (parti islamo-conservateur d’Erdogan) crient à la victoire, ce jour marque peut être le début d’une dictature turque, bien loin des rêves républicains de Mustafa Kemal alias Atatürk…

 « Une Turquie divisée en deux » au lendemain du vote

C’est en observant la carte des résultats que l’on voit deux tendances se dessiner : la Turquie des grandes villes, d’Istanbul, d’Ankara, d’Izmir et de Bursa, qui a massivement voté « non » au référendum, tout comme les villes du littoral, contre la Turquie rurale, du centre et de l’Est du pays qui s’est prononcée en faveur du président.

Pour Nedim Gürsel, écrivain turc et directeur de recherche au CNRS, en plus d’une traditionnelle opposition grandes villes/campagnes: « il y a une Turquie moderne qui tient à la laïcité et à la démocratie et une Turquie conservatrice qui veut un président fort et anti-européen ».

Binali Yildirim, Premier ministre d’Erdogan a, lui, appelé à la solidarité et à l’unité lors de son discours de victoire: « maintenant est venu le moment de la solidarité, de l’unité, d’être, tous ensemble, la Turquie ». 

Du régime parlementaire au régime présidentiel fort, la fin de la démocratie turque ?

Auparavant régime parlementaire, où le gouvernement est responsable devant le Parlement, Erdogan propose un régime présidentiel fort avec notamment la suppression du poste de premier ministre (R.I.P Binali Yildirim) et une méthode de gouvernance par décret afin de pouvoir contourner le Parlement : le pas vers une autocratie autoritaire semble avoir été franchi.

Mais ce qui inquiète le plus les partisans du CHP, le parti kémaliste laïc d’opposition, c’est que, grâce à ses nouveaux pouvoirs, Erdogan pourra nommer les magistrats, ce qui remet gravement en cause l’indépendance de la justice dans le pays… Les opposants au régime prédisent une période d’instabilité à la suite des résultats du vote qui sont déjà contestés, et dénoncent des fraudes dans le comptage des bulletins. Ils appellent le peuple à rester attentifs afin de veiller activement sur la démocratie, les contre-pouvoirs risquant de disparaître dans les prochains mois, laissant pleinement la place à un Erdogan autocrate jusqu’en 2029…

Un renforcement du discours conservateur pour lutter contre le terrorisme et l’insécurité

Cette adhésion massive au discours conservateur de l’AKP s’explique par le fait que le référendum intervienne dans un contexte d’insécurité et de crise économique grave qui frappe actuellement le pays.

En effet, après le putsch anti-Erdogan avorté de juillet et les multiples limogeages qui ont suivi, Erdogan entend gouverner le pays avec une main de fer notamment dans la lutte contre le terrorisme, le pays ayant été victime d’attentats meurtriers comme celui de l’aéroport d’Istanbul en juin dernier et celui du nouvel an qui a frappé la boîte de nuit La Reina en plein cœur de la capitale turque.

De plus, du fait de sa position géographique la Turquie est un acteur important de la crise migratoire et du conflit syrien où elle est impliquée aux côtés de la coalition internationale contre l’EI et Bachar Al Assad dans le but de combattre le PKK (le parti des travailleurs du Kurdistan), organisation kurde et véritable bête noire du pays, qui agit dans le but d’obtenir l’indépendance des territoires à majorités kurdes au sud de la Turquie. Cependant, les États-Unis étant en faveur de la création d’un État kurde, le pays se rapproche de la Russie qui soutient le régime de Bachar au côté de l’Iran : des prises de positions floues et changeantes au gré des alliances qui risquent de lui coûter cher…

La communauté internationale accueille les résultats du référendum avec scepticisme alors que l’ancienne Anatolie semble s’éloigner de plus en plus de ses rêves d’intégration à l’Union Européenne, le Président Erdogan ayant évoqué la possible réhabilitation de la peine de mort : ligne rouge à ne pas franchir pour Bruxelles.

Ainsi, avec l’approbation du peuple, Erdogan semble réussir à fermer la parenthèse kémaliste mise en place par Atatürk au début du XXème siècle qui a orienté le pays vers l’Occident et la laïcité mais qui a fait de la Turquie une « vassale de l’Occident » selon le chef du parti islamo-conservateur… l’heure semble être au changement.

Léa GORIUS

 

 

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