L’amour est-il devenu un véritable produit de consommation ?

Meetic, Tinder, Happn, IQ Elite, la liste est longue. Les sites de rencontres fleurissent et nous proposent à tous de trouver « l’amour », « celui fait pour nous », notre idéal conjugué au masculin ou au féminin en définitive. Faisant de l’amour un commerce à options ces sites trahissent le changement de la vision de la relation en couple.

Aujourd’hui, 90 % des célibataires surferaient régulièrement sur le Web à la recherche d’un(e) partenaire, selon le Figaro. Cependant une enquête IFOP pour Femme Actuelle révélait que seul la moitié des personnes inscrites ou ayant déjà été inscrites sur un site de rencontre (53%) avait réussi à nouer une relation. Alors que cherche-t’on réellement sur ces sites ? Comment se fait-il qu’ils soient aussi consultés ? Pourquoi se diriger vers ce genre de site alors que l’on peut se rencontrer n’importe où ? Que révèlent-ils sur les évolutions de la société ?

Tout d’abord, le nombre de célibataire a grimpé en flèche depuis les années 1960. En partie à cause de l’augmentation de l’espérance de vie et du temps d’études. Pourtant le célibat est toujours autant stigmatisé. On est dans une société où être vierge à 20 ans est signe de frigidité. Où ne pas avoir d’enfant à 30 ans, comme le soulignait Blanche Gardin dans une interview pour Quotidien, est signe d’une vie ratée. Bref, dans une société qui surestime le couple et par extension sous estime le célibat.

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@credits Quotidien

Alors que certains luttent contre ces représentations construites, d’autres s’y soumettent volontairement ou non, cédant à la pression environnante. Le sociologue Pierre Bourdieu expliquait ainsi que nos désirs, ne sont pas des produits de notre propre conscient mais sont socialement construits.  Aussi alors que l’on pense avoir besoin de trouver quelqu’un ou que l’on pense avoir envie de se marier et d’avoir des enfants, en vérité ce ne sont pas nos envies dictées par notre raison qui parlent, mais les voix de la société qui raisonnent dans nos têtes. Quand tu zappes un mec sur Tinder, quand tu décides de t’inscrire sur Meetic ou quand tu penses mourir d’envie de faire l’amour, ce n’est pas que toi qui agit entièrement, c’est aussi ce que la société a fait de toi.

Pour résumer, nous ne choisissons, donc, pas entièrement d’aller sur ces sites de rencontre.

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@mattlumine.com

Pourtant nous « choisissons » bel et bien des critères de plus en plus précis. Pour lutter contre ce célibat on veut, ainsi, avoir le pouvoir de « choisir » la personne de nos rêves. Grande ou petite, musclée ou non, blond(e) ou brun(e) (ou roux(sse) aussi !). Bref, on veut la personne avec qui nous formerions un beau couple, avec qui nous pourrions être heureux(se) pour une nuit ou pour la vie.

Et tout ceci est tellement plus facile en ligne. Déjà car comme le souligne Odile Lamourère, pour les utilisateurs de ces sites «tout ce qui peut accélérer leur accès au bonheur et au plaisir est bon à prendre » (sic). Or ici, en quelques critères cochés, comme on le ferait pour acheter un pantalon en ligne, on a l’ensemble des produits qui correspondent à nos attentes, à « nos choix ». Gérard Neyrand, spécialiste de la vie privée et la famille à l’université de Toulouse III, souligne ainsi très justement :

« Les sites de rencontre favorisent l’homogamie. Les utilisateurs ont tendance à rechercher leurs semblables et à former des couples issus du même milieu. Ce qui résulte de cette volonté de rester ‘entre soi’ via certains sites de rencontre communautaires peut même produire une fermeture sociale et une augmentation des clivages sociaux. » (sic)

Aussi ce que l’on pense être nos choix personnels de sélections du produit mâle ou femelle ne nous appartient déjà pas. Mais à cela s’ajoute le fait que ces sites favorisent l’exclusion, aussi paradoxal que cela puisse paraitre. Alors que l’on veut faire des rencontres, on élimine certains hommes/femmes-produit parce qu’ils ne sont pas comme nous. Autant s’imaginer que d’autres utilisateurs éliminent aussi le produit que l’on est.

Bref, aussi ironique que cela puisse paraitre, on veut lutter contre la stigmatisation mais on stigmatise encore plus.

On veut beaucoup d’amour, de plus en plus rapidement et avec un portrait robot idéalisé ; alors que l’amour est rare, prend du temps, et est complexe. On veut s’ouvrir à quelqu’un d’autre, mais on se referme sur ses attentes. En définitive, on veut trouver l’amour parfait alors que l’on est imparfait.

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@Kevin Philipps

Mais pourquoi ?

Les normes et les valeurs que véhicule la société tendent à nous montrer que la réussite personnelle passe par une vie de famille épanouie, autour d’une maison en proche banlieue, d’un labrador et d’un monospace. Quant à notre vie sexuelle, elle devrait se calquer sur les vidéos et images pornographiques, que nous consommons de plus en plus jeunes et bien souvent à notre insu.

Déconstruire cet idéal-type du bonheur est difficile voire impossible. Les comédies romantiques continuent de véhiculer des images où l’amour est fait de passion et de déchéance. Tout ceci va à l’encontre des méthodes des sites de rencontre, qui consistent à se mettre en relation avec quelqu’un rapidement et sans réel effort. Si la plupart de ces utilisateurs ont conscience qu’un véritable amour ne peut émerger de ces applications, pourquoi cette demande est-elle croissante ?

La principale explication peut être liée au conditionnement hypersexualisé de notre société. La télévision, la musique, Internet, tout est fait pour nous rappeler que le sexe est au centre et à la base de tout. Depuis le début des années 2000, ce phénomène s’est même accéléré : la télé-réalité présente aux heures de grande écoute montre une image faussée de la femme, pauvrement vêtue et objet de tous les désirs tandis que la pornographie ne cesse de se multiplier sur Internet.

Ainsi, ces sites de rencontre répondent avant tout à un besoin et non à un manque. Un besoin de répondre à des normes sociales particulières, afin de faire « comme tout le monde ». L’individualisme ayant pris le pas, le plaisir personnel serait donc la base de la quasi-totalité des actions ayant attrait à l’amour ou à la vie en couple. Ce besoin de « ne surtout pas être unique », de se noyer dans une sorte de masse, permet à l’individu de ne pas être rejeté par ses pairs.

Fabrice Lucchini expliquait à ce propos : « le couple est une chose très bizarre. On indique aux autres qu’on est ensembles ». Dans ses propos réflexifs, il déconstruit l’idéal du couple et souligne la perte d’identité dans l’autre. Le couple serait-il alors réellement la clef du bonheur ?

Maelle NEVOUX et Simon WAUTIER 

@crédits de Une : Manuel Esposito
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