Piers Faccini : un voyage idyllique vers une île utopique

             

   À une époque où s’enfermer semble être devenu la norme, certains artistes rêvent encore d’un monde, d’une île où tous les peuples seraient mêlés dans un grand concert. C’est ce rêve qu’a fait Piers Faccini à l’occasion de son nouvel album  I dreamed an Island  où se mêlent folk et sonorités antiques, cosmopolites. Piers Faccini est un artiste anglais né en 1970 d’un père italien et d’une mère anglaise. Il emménage en France très jeune et ce mélange de cultures semble avoir toujours influencé sa musique. Que ce soit dans son affinité explicite et avoué avec Leonard Cohen ou son rapport à l’histoire, Piers Faccini propose un style musical unique oscillant entre le folk métisse, le blues ainsi que tout un univers musical antique. Actuellement en tournée, Jollies Magazine a eu l’occasion de l’interviewer à Lille un peu avant son concert à l’Aéronef.

  • Jollies Magazine : Bonjour, pourriez-vous vous présenter tout d’abord ? Si vous deviez décrire votre musique, comment le feriez-vous ?

Piers Faccini : C’est toujours la question la plus difficile, parce que se définir, se donner une case c’est difficile. Avec mes chansons j’essaye de trouver une cohérence dans un mélange d’influences assez large. Cela va d’un song-writing anglo-américain très influencé par le country blues jusqu’aux musiques méditerranéennes, celles du Maghreb ou même du Moyen-Orient. Je vois ma musique comme un melting-pot avec, je l’espère, une cohérence reliant le tout. Mais si je dois me définir concrètement, je dirais que je suis un artiste de folk. Mais pas le folk qu’on peut trouver dans les rayons de la Fnac, pour moi le folk renvoie aux musiques traditionnelles, aux musiques folkloriques. Je rajoute néanmoins le fait que j’écris mes chansons, que j’écris des textes. Quand je pense au folk, je pense autant à Nick Drake qu’à une musique du Maghreb, surtout qu’une musique traditionnelle, c’est une musique non écrite et transmise. Pour moi ma musique est avant tout une musique du XXIe siècle. Je ne suis pas un musicien classique, je ne peux pas écouter de la « vieille » musique en me disant que je peux la rejouer. Je vois les choses comme un pont avec l’idée de se croiser au centre : la rencontre entre deux pays, deux langues, deux styles musicaux. Et peut-être que ma particularité en tant que compositeur est que je donne un peu plus d’attention à la recherche de structure instrumentale.

  • Qu’est-ce qui vous a donné cette volonté, cette envie de faire de la musique ?

Je pense que ma volonté de faire de la musique est liée à la fin de mon enfance, au début de mon adolescence. C’est un moment où on est particulièrement attaché à la musique : les chansons semblent avoir un sens et une place particulièrement importante dans nos vies, ou du moins dans mon cas. Comme beaucoup d’adolescents, j’ai pris très naïvement ma guitare, mon carnet et j’ai écrit. Par la suite je me suis rendu compte que j’avais besoin de le faire. Ecrire et chanter était comme une guérison par rapport à une certaine fragmentation existentialiste qu’un adolescent peut avoir.

  • De même, dans votre musique on ressent une multitude d’inspirations, avez-vous un artiste dont vous vous sentez proche ? Des inspirations particulières ? J’ai vu que vous étiez un grand fan de Leonard Cohen, a-t-il été votre maître à penser dans votre épopée musicale ?

Au niveau des textes et dans l’esprit, la philosophie de sa musique, c’est sûr Leonard Cohen. Mais j’ai aussi eu beaucoup de « maîtres », mes principaux c’est lui, Skip James, beaucoup de bluesmen ayant fait leur enregistrement dans les années 1930. Mais il y a aussi des personnes comme Boubacar Traoré, des chanteurs italiens de la tradition folklorique populaire. Ce sont les colonnes centrales, les fondations de ma musique. Je pense qu’après tant d’années à peaufiner, on finit par trouver un style propre à soi. A chaque album j’essaye de ne pas me répéter et d’innover. Si on ne bouge pas, on décrira la même chose, ça peut être intéressant de le faire avec un regard différent, mais il faut le trouver ce regard.

  • Par rapport à la couverture de votre album : que représente-t-elle ? Est-ce vous, cet enfant en bord de mer ? Je n’arrive pas à penser à autre chose qu’à cet enfant syrien qui avait été retrouvé mort sur une plage de France, est-ce en rapport avec ça ?

C’est la première fois que l’on me fait cette remarque, c’est intéressant. Mais avant tout ce « rêve d’île » est quelque chose de très utopique et je pense qu’il ne peut être mieux représenté que par l’image de cet enfant, mon fils le plus petit, transpercé par la lumière et qui se trouve dans une sorte de songe, de rumination. À côté il y a la mer, le mouvement des peuples. Je pense qu’une couverture, de façon générale, ne doit jamais être trop spécifique, elle doit laisser une place à l’imagination et avoir de multiples interprétations. Dans un sens ça veut dire que la couverture marche et ne laisse pas de concept trop réduit.

  • Cet album semble être le fruit de vos voyages, de vos découvertes, pouvez nous parler de ces voyages, de ces rencontres qui ont forgé cet album ?

Je pense qu’il y a deux sortes de voyages : les voyages physiques que j’ai fait un peu partout dans le monde et ceux que l’on fait lorsqu’on écoute de la musique et qu’on est transporté. Pour cet album ces deux types de voyages se mêlent. Avec un voyage bien réel en Sicile, mais aussi sa réinvention par la musique. Dans cet album, je parle d’une île et c’est de la Sicile que je parle. Une Sicile réinventée par un brassage, un multiculturalisme exceptionnel pour l’Europe du XIIe siècle tout en apportant une touche provenant du XXIe siècle avec la remise en question constante de nos origines, identités. Aujourd’hui on essaye de nous vendre une notion d’identité nationale qui est, clairement, une forme de révisionnisme totalement fausse pouvant mener au fascisme. Mon inspiration vient de la Sicile du XIIe siècle, et au XIIe siècle la Sicile est un royaume normand. Deux siècles avant, ces Normands étaient des Scandinaves installés en Normandie. Et là ils se retrouvent en Sicile et grâce au chaos politique ambiant, ils parviennent à devenir très forts et à prendre le pouvoir sur une île totalement arabe et berbère. Ils constatent cependant que tout marche très bien sur place, mieux qu’en Europe même. Alors ils apprennent l’arabe et s’intègrent dans une société méditerranéenne, mais pour autant fortement marquée par la culture, la science arabe. Sur cette île on a des Grecs, des Arabes, des Berbères, des églises byzantines et romanes, des Normands, des juifs, c’est extraordinaire. Alors quand Fillon ou Sarkozy parlent des Gaulois, je trouve ça totalement ridicule.

  • Quel rapport entretenez-vous avec l’histoire, la mémoire ? La culture ?

J’entretiens un rapport très important avec l’histoire et la culture. Mon album fonctionne sur un travail de mémoire : une mémoire historique, mais aussi poétique et personnelle. Personnelle parce que cet album parle aussi de mes origines, quand je chante Judith, je parle d’une femme qui pourrait être ma grand-mère dans ma lignée. Bien sûr je n’ai aucune idée de ce qu’elle pourrait être, mais c’est un travail de mémoire personnelle. Je pense que si la majorité des gens votant FN faisaient un test ADN, ils verraient qu’ils ont des traces de sang arabe, sémite, scandinave, romain, etc..

  • Et, quelle est cette île idyllique que vous dessinez tout au long de l’album ? De même que voulez-vous dire lorsque vous parlez des murs ?

Cette île idyllique c’est une sorte d’utopie naïve toute bête, une réalisation que j’ai eue en lisant l’histoire : dès qu’il y a une floraison culturelle, artistique, ou scientifique, elle est toujours liée à un moment de rencontre et de dialogue entre peuples et personnes différentes. Toutes les avancées sont, souvent, liées à un espace où les gens ont pu dialoguer et apprendre de l’autre. Cette île, c’est ça. Je ne pense pas qu’on a besoin de construire des murs pour empêcher les gens de vivre leur religion, leur culture, au contraire. Lorsque Trump parle de son mur, je vois un mirage. Son mur ce n’est pas qu’un mur physique, c’est aussi un mur mental que les gens vont avoir envers leur prochain. C’est aussi ce genre de mur dont je parle dans mon album.

  • Enfin, avez-vous un dernier mot à dire à vos fans ? À ceux lisant cet article ?

Merci de venir à mes concerts, de me suivre sur mes albums. Le reste est dans la musique, dans la rencontre, dans les concerts.

                Jolies Magazine ne peut que vous conseillez chaudement d’écouter I Dreamed an Island qui est une superbe invitation au voyage ainsi qu’un délicieux moment de relaxation. Quant au concert pour reprendre les mots de Piers Faccini, c’est 1h30 au beau milieu d’une oasis où se mêlent des personnes aux histoires diverses, mais toutes réunies pour passer un agréable moment autour de ce qui nous rapproche tous : la musique.

Anthony XERRI

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