Les sans abris, un monde à part ?

Il y a déjà eu des centaines d’articles sur les SDF, surtout en hiver où ils sont confrontés au froid. Nous les croisons tous les jours dans nos rues, certains fuient leurs regards par défiance, tandis que d’autres esquissent un sourire de compassion. Mais, rares sont les personnes qui ont déjà tenu une discussion entière avec eux, sans avoir une quelconque appréhension ou sentiment de gêne.

Erving Goffman, l’explique par le refus du stigmate. Ainsi, selon lui, si nous évitons les contacts avec ces personnes stigmatisées, non conformes à la « normalité » selon le sens commun, c’est certes pour éviter la gêne. Mais c’est aussi car les humains veulent se conforter dans l’idée préconçue de la normalité et ne pas remettre en question l’ordre sociétal. Cependant, en faisant cela, il entretiennent une idéologie qui marginalise. En définitive, ils se mentent à eux-mêmes et se confortent dans un système qui ne fonctionne pas. Certains nieront ce dysfonctionnement. En prêchant que le système leur distribue des aides, mais qu’ils les refusent ou pis encore qu’ils sont responsables de leur situation. Mais que sait-on, réellement des sans-abris ? C’est l’enquête, toute en transparence, de Jollies Magazine, qui a passé une matinée à l’ABEJ.

Occultée par la masse de bars, boutiques et restaurants qui jonchent la rue Solférino, se trouve l’Association Baptiste pour l’Entraide et la Jeunesse (ABEJ). Depuis plus de 25 ans, cette association accompagne les sans abris dans leurs démarches pour un logement, et leur offre soins, nourriture et écoute. A notre tour, nous les avons écoutés, pour comprendre leur quotidien.

Rencontre avec Jean-Philippe VANHOUTTE

 Il travaille à l’ABEJ depuis 1992, aujourd’hui, il est chef de service de l’association.

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@credits ABEJ

Comment aidez vous les sans abris à trouver un hébergement ou un logement ? 

Pour l’hébergement, l’association dirige les sans abris vers le SIAO (service intégré de l’accueil et de l’orientation) qui place les sans abris sur liste d’attente. Puis c’est le 115 (précision) qui se charge de la répartition des logements.

Et comment sont attribués ces hébergements ? 

Le plus souvent, les hébergements sont attribués en fonction de l’ancienneté. Mais d’autres critères rentrent en jeu. Certains foyers, qui s’appuient sur les ressources des sans-abris, seront obligés de privilégier les sans abris avec ressources financières. Ainsi, pour des personnes sans-papiers, il sera difficile de les rattacher à ce type de centre. D’autres foyers, encore, ne vont pas accepter des sans abris réputés violents ou « à problèmes » .

Il y a donc, selon vous, un manque de places disponibles ?

Tout à fait. Malgré les efforts cet hiver pour ouvrir de nouveaux centres, ce n’est pas suffisant ! La preuve : ils étaient tout de suite pleins.

Pourtant il y a un nombre de locaux disponibles incroyable à Lille… 

Oui, des locaux vides, il y en beaucoup à Lille. Et ils pourraient bien évidemment servir à héberger les sans-abris. Le problème est que souvent ces locaux ont des propriétaires, et qu’il est difficile de les obliger à transformer leurs locaux en centres d’hébergement. Et même, si la mairie obligeait la libération de locaux, cela inviterait plein de sans abris à s’y loger. Or, la mairie ayant un budget limité, le coût d’une telle politique sociale serait élevé. Dans ce cas, un partage des coûts de ce programme, par les communes voisines, serait attendu, je pense. Mais une chose est sûre : il est, plus facile de gérer la pauvreté lorsqu’elle est répartie que lorsqu’elle est concentrée dans un endroit. Et puis, certains maires pensent en terme de réélection. Or, un certain nombre d’habitants déjà pauvres refusent de voir à coté d’eux une nouvelle pauvreté. La preuve : la plupart des mairies qui ont ouvert une aire d’accueil pour les gens du voyage, n’ont pas été reconduites.

Selon vous après le logement, quel est le principal problème vis à vis des sans abris, aujourd’hui ? 

Sans hésiter, la banalisation de l’exclusion. On s’habitue à des situations dignes des écrits de Zola. Combien d’enfants laisse-t-on dehors malgré la maladie ? C’est incroyable !
Ce qui l’est encore plus, c’est qu’il y a 20 ans, les gens félicitaient mon courage. Alors, qu’il était plus facile de réintégrer les sans abris, le marché du travail étant plus ouvert.
Mais aujourd’hui, alors que le marché du travail se ferme, et qu’il est de plus en plus difficile de s’y insérer, j’entends se multiplier des propos absolus éronnés vis à vis des sans abris. Ils seraient des « profiteurs », ou des « fainéants ». Je crois que c’est le climat individualiste de notre société qui favorise cela.

Et de la même façon que des allégations circulent encore sur les sans abris, des médisances circulent-elles aussi entre sans abris ? 

Tout à fait, il faut arrêter d’imaginer les sans abris, dans un monde à part. Ce sont des gens comme nous. Le bouche à oreille se fait facilement et les rumeurs se retrouvent alors montées en épingle pour devenir des fantasmes. Par exemple, nous avons accueilli des ROMS, il y a quelques temps, et beaucoup de sans abris se sont alors sentis délaissés. Ils disaient que les ROMS étaient plus aidés qu’eux et que c’était injuste. Notre rôle, a, alors été de démonter ces idées reçues pour éviter qu’elles aillent trop loin.

Selon vous quelle serait la solution pour aider de façon efficace tous les sans abris ? 

Je crois que si on avait une vision d’ensemble, on pourrait construire un projet efficace et  qui, au final, couterait surement moins cher. Où le soutien se transformerait simplement par de la prévention.
Mais, même si aujourd‘hui, les aides ne sont pas parfaites, il existe de belles initiatives. Comme celle d’une grande entreprise, qui, à l’occasion d’une journée de cohésion, en présence d’un chef reconnu, a invité plusieurs sans abris à partager ce moment. Ainsi, au delà de la simple distribution d’argent parfois mécanisé, l’instant était vraiment au partage.

Après cet entretien, nous sommes descendus à la cafétéria. Entre anxiété, fatigue, rires, et souffrance, la scène est bouleversante de ses paradoxes.                                                                 Une des membres de l’association demande à deux des sans abris présents, s’ils acceptent d’être interrogés. Après un temps d’hésitation, ils acceptent finalement.

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@credits Maelle Nevoux

Faride, 60 ans. 

Depuis combien de temps êtes-vous sans abri ? 

En 2001, ma mère m’a dégagé parce qu’elle ne voulait plus de moi. Alors, j’ai commencé à dormir derrière l’Eglise St Michel.

Qu’est ce qui est le plus dur ? 

La pluie glacée. Et la violence entre sans abris aussi. Je me suis fait tabasser plus de 16 fois. Mon tendon à l’épaule droite est arraché mais je ne veux pas me faire opérer. J’ai peur. Et puis, je me fais voler souvent. A la messe de l’Eglise St Michel, la dernière fois, on m’a volé 20 euros et tout mon sac à dos. Mais le pire je crois, ça a été quand des gars de Roubaix (sa ville d’origine) sont venus me kidnapper et m’ont volé tout ce que j’avais.

Et les passants dans la rue est-ce qu’ils vous aident ? Comment les voyez-vous ? 

C’est comme si on n’existait pas.

Comment pensez-vous pouvoir vous sortir de tout ça ? 

Avant j’étais chaudronnier, mais à mon âge, aujourd’hui, je ne pense pas retrouver de travail.

Abdelkader, 79 ans. 

D’où venez-vous ? 

Je viens d’Algérie. Mais je suis français. J’ai commencé à venir travailler en France à 17 ans, on me payait au black. Puis j’ai senti, que ça allait mal tourner, alors je suis rentré, et j’ai monté une société d’électricité. Puis ça n’a plus marché et ma maman est morte alors je suis revenu en France. A Lyon d’abord, puis à Lille, depuis l’an dernier.

Où logez-vous aujourd’hui ? 

Depuis 3, 4 mois j’ai réussi à avoir une place dans l’auberge de l’Armée du Salut. Je cherche un logement mais c’est difficile, déjà parce que administration met du temps à me donner ma carte de séjour, et puis je n’ai pas de ressource. Déjà pour avoir un hébergement ça a mis 9 mois.

Mangez-vous aussi là bas  ? 

Non, parce qu’il y a du porc. Du coup je mange grâce au Secours Catholique, où à la Mosquée aussi. Je continue d’y aller tous les jours.

Quels souvenirs gardez-vous de la période où vous étiez dehors ? 

C’était difficile parce que je ne savais jamais où dormir. J’avais beaucoup de mal à gérer cette instabilité. Et puis j’étais malade. J’ai fait une crise cardiaque une fois, près de l’arrêt de métro Tourcoing, et j’ai du aller à l’hôpital.
Après, les passants me respectaient et ils étaient gentils. Je n’ai jamais eu de problème de ce côté là.

A la fin de cette matinée, c’est avec en tête trois témoignages poignants que, nous quittons l’ABEJ. Trois témoignages qui nous montrent qu’au deça des problématiques de logements, s’entremêlent enjeux politiques, exclusions, préjugés, jalousies, questions religieuses, violences et maladies. Trois témoignages qui nous montrent que la rue n’arbore pas deux côtés mais que cette séparation est créée de toute pièce par des stéréotypes, eux-mêmes alimentés par des attitudes de rejet, d’ignorance. Et si nous renversions ce stigmate ?

@credits photo de Une : ABEJ

Maelle NEVOUX

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