Les quatre sœurs de Claude Lanzmann

Mardi 23 janvier, Arte diffusait les deux premières parties des Quatre sœurs, le nouveau film de Claude Lanzmann. Jollies vous raconte ce que la rédaction a pensé de ces deux premiers récits, ceux de la tchèque Ruth Elias (« Le serment d’Hippocrate ») et de la polonaise Ada Lichtman (« La Puce Joyeuse »).

Les images ne sont pas récentes, elles ont été tournées dans les années 1980. Elles n’en sont pas moins inédites. De 1976 à 1981, Claude Lanzmann décide de parcourir le monde à la recherche de témoignages, ceux des survivants de la Shoah. Les témoignages forment alors un film (Shoah), sorti en 1985, d’une durée de 10h.

Mais il restait bien d’autres images dans la réserve de Lanzmann. Il en utilise alors certaines pour de nouveaux films tel Le Dernier des Injustes (2013). En 2018, c’est au tour des témoignages de quatre femmes d’être dévoilés au grand public.

La série Les quatre sœurs, c’est quatre films de 90 à 50 minutes, quatre destins semblables, quatre femmes étant passées par les horreurs de la Shoah, quatre histoires émouvantes, quatre messages.

Dans chacun des films, les images sont pures, les images sont simples, il n’y a pas de mise en scène particulière. Lanzmann commence toujours par poser des questions simples à ses interlocutrices. Quel âge avaient-elles ? D’où viennent-elles ? Ainsi, la confiance est établie. C’est parti pour laisser ces femmes s’exprimer sur ce qu’elles ont vécu.

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Arte TV

Ruth raconte, face caméra, qu’elle avait à peine 20 ans quand c’est arrivé. Elle insiste bien sur sa jeunesse, car c’est sûrement ce qui lui a permis de survire : l’espoir et la force que l’on a à 20 ans. Elle raconte dans un premier temps la séparation avec ses parents. Evidemment, au début, elle ne comprend pas. Elle ne comprend pas que c’est la dernière fois qu’elle voit ses parents. C’est bien plus tard qu’elle va réaliser l’horreur de la situation.

Au moment de sa déportation à Auschwitz, Ruth est enceinte. C’est aussi ce qui lui a sauvé sa vie, mais pas celle de son enfant. À Auschwitz, sa grossesse attire l’œil de quelqu’un : le docteur Mengele. L’aidant à accoucher, il laisse son bébé à côté d’elle, lui bandant la poitrine pour que son enfant ne puisse pas se nourrir : « Combien de temps peut vivre un nouveau né sans manger ? » C’était la nouvelle expérience de Mengele. C’est Ruth qui en a fait les frais : un soir, une femme médecin lui donne une piqûre de morphine pour qu’elle puisse abréger les souffrances de son bébé.

« On était 7000 dans le convoi, nous étions 3 survivantes » Ada Lichtman

 

Ada, elle, était un peu plus âgée lorsque les Allemands ont envahi Cracovie. Elle raconte, face caméra toujours, tripotant des poupées disposées à côté d’elle, comment elle est arrivée au camp de Sobibor, et comment elle n’a pas fini par être exterminée à son tour.

Elle est embauchée, de justesse, pour aller nettoyer La Puce Joyeuse, une ferme qui sert d’habitation aux Allemands. C’est dans cette ferme qu’elle va passer ses journées à nettoyer et habiller les poupées des petits enfants juifs que les nazis récupèrent pour leurs propres enfants. Devant Lanzmann, Ada ne peut s’empêcher de continuer à habiller les poupées. Lui a-t-il demandé de refaire ce qu’elle faisait dans le camp pour qu’elle se rappelle mieux ?

Ada

À côté d’Ada, est assis son mari. Ils se sont rencontrés à Sobibor. Lui aussi a échappé de justesse à la mort, en devenant cordonnier sur le camp. Son visage semble être l’image de la douleur et de l’incompréhension.

Lanzmann, aujourd’hui âgé de 92 ans, nous a encore livré deux films poignants et très émouvants. Les zooms sur les visages des protagonistes, les larmes qui coulent, les sourires, tout nous rappelle dans ces films qu’il ne faut pas oublier.

Attention cependant, ces films peuvent être longs à regarder dans leur intégralité. Si certains passages sont prenants car très émouvants, d’autres semblent traîner en longueur. C’est sûrement le problème lorsqu’il y a peu de montage, mais c’est aussi ce qui rend les témoignages authentiques et naturels. Quoi de mieux que la mémoire, sûrement troublée et modifiée car affectée, de ceux qui ont vécu l’horreur nazie pour mieux comprendre ?

« Les gens ne comprenaient pas. On s’est enfermé dans le silence et beaucoup se sont suicidés » Ruth Elias

Le témoignage de Ruth fini par des phrases très fortes et rappelle que dans les vingt premières années après la fin de la guerre, la Shoah était quelque chose de tabou. Personne n’en parlait alors que le traumatisme psychologique était omniprésent. Mais elle conclut son récit par l’illustration la plus simple et extrême de la pensée sioniste : « Parce-que personne ne nous a tendu la main, 6 millions de personnes sont mortes. C’était facile aux Nations-Unies de voter en faveur d’Israël, mais s’ils nous avaient aidés tout le monde serait encore là. On a besoin d’une terre où personne ne nous appellera « saletés de juifs », et on se battra jusqu’au bout pour Israël. »

Ada elle, conclut le film d’une manière plus simple mais tout aussi forte. « Les camps de concentration, c’était impensable. » Mais on l’a fait.

Morgane PIQUE

Crédit image à la Une : capture d’écran Arte TV
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