The Square : le quotidien, cette œuvre d’art

Palme d’Or du festival de Cannes 2017, Ruben Ostlund manie le 7ème art de manière déconcertante. Tout est tableau, tout est œuvre d’art dans The Square : le sujet, les visages, l’architecture, la musique et le quotidien. L’abstrait devient concret et la vie n’est rien d’autre qu’une absurdité à surmonter avec ses obstacles et sa lâcheté, mais où toujours triomphe l’humanité. Le monde n’est qu’un musée géant sans limite. Les 150 minutes de The Square déroutent, dérangent, laissent perplexe. Mais chaque scène stimule inévitablement la conscience du spectateur : et nous qu’aurions-nous fait dans une pareille situation ?

Petite chemise blanche ornée de boutons de manchette, lunettes rouges graphiques sur le nez et cheveux bruns toujours bien coiffés, Christian (remarquable Claes Bang), la quarantaine et divorcé, est à l’image de son musée : contemporain bobo. Il s’agit bien là du parfait cliché du bourgeois suédois. Un soir avec une conquête troublante, l’autre à s’occuper de ses deux filles et le lendemain à s’oublier sur de la musique techno. Conservateur au X Royal Museum le jour, il s’évertue à donner du sens aux œuvres tacites qui ornent son musée d’art moderne. Ou parfois, de ne pas les comprendre, face à leur mystère et leur impénétrabilité.

Le film de Ruben Ostlund doit s’apprivoiser de la même manière.

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« The Square, un sanctuaire où règnent la paix, la confiance et l’altruisme »

Est-ce l’installation de ce futile petit carré lumineux appelé « The Square » qui va faire basculer la vie de Christian, le destin, ou tout simplement le hasard ? En parallèle de ce « sanctuaire où règnent la paix, la confiance et l’altruisme et où tout le monde est égal en droits et en devoirs » de l’artiste Lola Arias, Christian va peu à peu redécouvrir son humanité.  Le vol de son téléphone portable et de ses papiers va constituer le début d’un cheminement vers les valeurs revendiquées de l’œuvre « The Square ».

Lui qui osait à peine regarder plus loin que sa personne, embourgeoisé dans les pratiques de son milieu, va retrouver la paix avec lui-même. Que cela soit au détour de la confiance à un homme faisant la manche, en reconnaissant ses erreurs ou encore en s’excusant auprès d’un petit garçon qu’il a heurté après l’avoir longtemps méprisé.

Au-delà des stéréotypes gentiment soulevés, le drame d’Ostlund dépasse le champ de la représentation cinématographique. Il touche au domaine politique, judiciaire, artistique et ramène sur le devant de la scène des questionnements jamais élucidés, à la fois intemporels et qui n’ont jamais autant été d’actualité. Doit-on apposer une limite à l’art ? Où commence et s’arrête la liberté d’expression ? Un artiste peut-il tout dire ? Tous les moyens sont-ils admis pour arriver à ses fins ? Où s’arrête le politiquement correct ?

Alors que la performance de Lola Arias fait débat au sein du personnel du musée, deux hipsters archi-connectés, purs produits de la génération des « millenials », proposent une campagne de promotion décriée. Leur slogan de publicité semble être celui suivi par le réalisateur tout au long du film. Comme si, à chaque action, chaque fait, émergeait la question de la limite. Comme s’il fallait être indubitablement poussé, atteindre le point de non-retour pour agir. Où placer la limite entre réalité et fiction, entre art et indécence ? C’est tout le débat, et c’est bien ce qui dérange le spectateur, prostré dans son fauteuil.

Si The Square peut sembler à bien des égards un film loufoque, voire moqueur, il revêt une infinité de sens cachés, de petits détails à percevoir qui mettent le spectateur en situation de prise de conscience. L’art met en évidence des objets du quotidien que l’on ne regarde pas et The Square met en évidence l’humanité du quotidien, qui finit toujours par gagner.

A travers des plans sublimes d’abord. Serrés sur chaque expression, ils illuminent les petits détails trop souvent oubliés : chaque pli ridé au coin de l’œil, la puissance d’un sourire, la lourdeur d’une goutte de sueur qui perle sur un dos musclé ou coule le long d’une nuque.

Surtout, il confronte l’homme à sa propre vérité. Il ne suffit pas de donner sa confiance pour ne pas être lâche. Il ne suffit pas de se dire égal de l’autre quand son prochain vit dans la rue. Il ne suffit pas de se dire altruiste pour ne pas être fier.

Autant de vérités que sous-entend Ruben Ostlund dans des scènes relativement marquantes et truffées d’opposition entre deux mondes : la Tesla en pleine banlieue et le musée face à la rue. Les mallettes que tiennent les hommes d’affaires et les gobelets que tiennent les mendiants. La nervosité de la musique « Genesis » du groupe Justice, et l’ataraxie du morceau « Air on the G String » de Jean-Sébastien Bach. L’immeuble haussmannien qui s’oppose aux HLM.

Déroutant au possible, c’est le genre de film qui continue à hanter vos pensées des heures et des jours après son visionnage. Incompréhension, remise en question, adoration ou détestation, c’est parce que The Square est indéfinissable qu’il constitue une véritable œuvre d’art.

 Marylou Czaplicki

 

 

 

 

 

 

 

 

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Une réflexion sur “The Square : le quotidien, cette œuvre d’art

  1. Joli coup de crayon pour le dessin
    et superbe critique qui nous plonge dans cet univers de la vie décrit de manière bizarre et donne l’envie de filer au cinéma voir « cette oeuvre d’art » qu’est le quotidien.
    Grand plaisir à lire vos critiques de film.

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