L’Urbex : quand la photographie redonne vie

Vous avez forcément déjà entendu parler de l’urbex. Vous savez, cet art qui consiste à se rendre dans un lieu abandonné et à en extraire des clichés époustouflants. Alors que vous soyez amateur, novice, ou tout simplement curieux, rencontrez avec  nous Florian et Ehli, deux adeptes de cette passion pas comme les autres.

 

Si c’est à la politique et au journalisme que se vouent Ehli et Florian, deux Lensois de 20 ans, c’est bien l’urbex qui les anime. Initié un peu par hasard à la pratique en suivant des comptes Instagram, et surtout par curiosité, ce duo, pur produit de la génération « millenials » y consacre désormais une grande partie de son temps libre. Dixit Ehli, « l’urbex vient du terme anglais ‘urban exploration’, et consiste à explorer des lieux urbains construits de la main de l’homme et laissés à l’abandon« . Bien plus qu’un loisir, cet engouement s’impose donc comme une évidence, moment de « recherche, patience et passion » pour lui ; de « découverte, d’intrigue, et de plaisir » pour Florian. Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’ils ne manquent pas de talent…

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© Florian Brassart

Jollies Magazine : Pourquoi vous êtes-vous lancés dans l’aventure ? Quel déclic ? 

Florian : On a fait ça sur un coup de tête. Ehli fait beaucoup de photos, et il m’a proposé d’aller explorer une usine qu’on apercevait très régulièrement par les fenêtres du train en direction de Lille.

Ehli : Il n’y a pas eu de déclic particulier, c’est une question de volonté plus qu’autre chose. Ma curiosité a certainement joué dans la démarche, le fait que mon meilleur ami — Florian, vous l’aurez compris — soit de la partie a joué aussi dans la décision de se lancer.

« On redonne d’une certaine manière vie par la photographie »

J.M. : Pourquoi photographier des bâtiments abandonnés plutôt que des natures mortes ou des humains ?

F : Photographier des personnes c’est pas mon truc. Quand on photographie des gens ce n’est pas pour nous-même, on fait ça pour ceux qui sont devant l’objectif et je ne trouve pas ça très excitant ni édifiant. Se rendre sur des lieux perdus ou abandonnés, en prendre connaissance, se renseigner sur ce qui s’est passé et ensuite prendre des photos c’est beaucoup plus intriguant et passionnant. On apprend des choses et on a l’impression de redonner vie à ces espaces.

E : Il n’existe pas une photographie mais des photographies. L’urbex permet à la fois de photographier des bâtiments abandonnés, des natures mortes mais aussi — non pas des humains — mais l’humain. La photo d’une immense usine laissée à l’abandon dégage un sentiment parfois plus fort par le souvenir de ce qu’elle a pu être, qu’une photo d’une usine fonctionnelle et remplie de ses employés.

J.M. : Votre meilleur souvenir d’urbex ?

F : Le meilleur reste la découverte d’une ancienne brasserie. La devanture étant condamnée, on a dû faire tout le tour, passer par une forêt, escalader des murets pour au
final arriver sur les lieux. C’est d’ailleurs le spot où on a passé le plus de temps tellement il y avait de choses à découvrir. Mention spéciale à la biche qui nous a effrayés en repartant…

E : La brasserie était mémorable mais un de mes meilleurs souvenirs reste celui de la Villa Cannaert. Un ancien hôtel de luxe dans les Flandres Belges, laissé à l’abandon depuis quelques années mais dans un état de conservation remarquable, aussi grand qu’impressionnant…

 

 

J.M. : Votre pire souvenir d’urbex ?

F : Notre sortie près d’Ostricourt pour trouver un spot collé au chemin de fer. On a fait le tour trois ou quatre fois sans trouver. On s’est même arrêtés pour essayer de rejoindre le spot à pied, on a marché dans la boue, des rats nous ont surpris tout ça pour se rendre compte qu’une route était reconstruite et que l’accès à pied était impossible…

E : Les chroniques d’Ostricourt étaient décevantes mais je tire ma plus grande frayeur de la visite d’un hôtel abandonné dans les Flandres Belges. J’accède à une grande véranda qui abritait le spa de l’hôtel, j’avance prudemment pour tâter le terrain dans la pièce et d’un coup un bruit sourd contre la vitre, de ces bruits qui vous glacent le sang dans ce contexte ; surtout que votre imagination vous terrorise. Finalement, c’était simplement un pigeon qui venait de s’exploser le crâne dans la véranda…

J.M. : Cet art semble de plus en plus prisé en ce moment, pourquoi ?

F : C’est un art encore inconnu du très grand public, c’est surtout connu sur les réseaux sociaux, blogs et forums ce qui fait que les nouvelles générations prennent en main ce phénomène. On est aussi dans un monde où la photographie a une importance énorme, elle peut exprimer ce que des milliers de mots ne pourraient exprimer. Et nous, les jeunes, on a besoin de sortir de la routine, de découvrir des nouvelles choses et quoi de mieux que de s’armer de son appareil photo et d’aller explorer des lieux abandonnés ?

E : En effet, il y a une tendance générale autour de l’urbex qui va vers une plus grande popularisation de cet art, au risque de devenir commun… Ce qui fait la beauté de l’urbex c’est aussi le secret et la mystique autour de lui, l’ouvrir à un trop grand public c’est malheureusement prendre le risque de le dénaturer. D’un côté l’on prend du plaisir à publier nos photos sur notre blog ou Instagram, mais d’un autre côté c’est s’exposer à le banaliser.

« La photo a ce pouvoir de vous calmer et de vous catalyser. La photographie a une importance énorme, elle peut exprimer ce que des milliers de mots ne pourraient exprimer. »

 

 

 

J.M. : Il existe des risques d’éboulements, on ne sait jamais sur quoi on va tomber et ce qu’il pourra advenir. N’avez-vous pas peur parfois ? Avez-vous déjà eu des mauvaises surprises ? Quelles précautions prenez-vous ? Êtes-vous prêts à tout ?

F : Bien sûr, on a peur et c’est ce qui nous permet d’être toujours vigilant et à l’affût de n’importe quel bruit ou mouvement. On a déjà eu des surprises mais pas forcément mauvaises. Toujours dans la brasserie abandonnée, on a découvert deux maisons voisines, elles aussi laissées à l’abandon. Dans l’une d’elle, on a pu observer des signes sataniques sur les murs, dans l’autre, des signes nazis et « anti-musulmans ». Ça donne froid dans le dos, qui plus est, les murs et le plancher étaient instables donc on a fait assez vite. Un peu avant, on était retombés dans une sorte de salle de classe avec des chaises attachées aux murs et des journaux allemands datant des années 80 éparpillés sur le sol. Flippant. On prend toujours des gants, de l’eau, à manger, une lampe torche, notre téléphone rechargé au cas où. On est prêt à faire beaucoup de choses mais si on voit que le spot est trop dangereux et qu’on prendrait de trop gros risques, on se rétracte et on s’en va.

E : La pratique de l’urbex n’est pas interdite, c’est la violation de propriété privée qui l’est. L’urbex, quand il est bien pratiqué par des personnes averties — d’où le danger qu’il se banalise trop et finisse par être pratiqué par des personnes inconscientes — a pour règle de base de ne laisser aucune trace de son passage. Nous ne sommes pas des cambrioleurs, juste des visiteurs… Le danger est plus dans l’état de dégradation des lieux que dans la probabilité d’y croiser des résidents peu avenants. Un plancher ou un escalier qui s’effondre c’est commun, d’où le fait que je prenne toujours la précaution de faire une première visite du site sans photo. Il faut toujours garder à l’esprit que la situation des spots fait que l’arrivée de potentiels secours sera entravée voire impossible, d’où l’intérêt de conserver une trousse de premiers soins, de quoi boire et manger et surtout un moyen de contact avec l’extérieur. Il existe par ailleurs un risque quant aux rencontres que l’on peut faire sur les spots. Tous les « urbexeurs » ne sont pas aussi bien intentionnés que nous pensons l’être. Certains y vont uniquement pour détruire et se défouler, d’autres pour boire ou se droguer. On peut également tomber nez à nez avec la police ou un service de surveillance du bâtiment. Le fait qu’il soit abandonné ne signifie pas qu’il n’appartient à personne et que des travaux n’y sont pas prévus. Moralité, nous ne sommes pas « prêts à tout » pour quelques photos, la raison reprend souvent le dessus face au danger.

J.M. : C’est un long travail de recherche pour trouver les spots. Comment vous y prenez-vous ?

E : Je suis très attentif aux détails dans le milieu urbain, l’expérience aide également. Une vitre brisée, un mur abîmé ou avec un graffiti va rapidement attirer mon attention et j’irai mener une petite enquête. Je ne donnerai évidemment pas toutes mes techniques mais j’ai accumulé une bonne centaine de spots potentiels, le tout en solitaire, avec Google et Google Maps. J’y ai passé plusieurs dizaines d’heures mais on trouve plutôt facilement des spots d’urbex, surtout avec la proximité de la Belgique dans notre cas, considérée comme « La Nation de l’Abandonné ». Cependant, si je parle de « spot potentiel » c’est bel et bien car seule une visite terrain permet de s’assurer de l’existence d’un spot. D’où l’intérêt d’effectuer une forme de road trip, de spot en spot, afin d’éviter de faire un aller-retour de 150km pour un spot qui n’existait plus. Tout est question de patience, et d’essence…

J.M. : Beaucoup de critiques de grands noms de l’urbex se font ressentir ces derniers temps. Ils déplorent le dévoilement des lieux et le sabotage des endroits. Qu’en pensez-vous ? Stopper l’urbex, est-ce la solution ?

F : Le sabotage intervient seulement quand on dévoile l’endroit exact des lieux notamment à des personnes aux mauvaises intentions. C’est pour ça qu’on donne l’adresse seulement aux personnes de confiance qui ont pour seule intention de pratiquer leur passion. Je ne pense pas que stopper l’urbex soit la solution. Il faut juste que les personnes pratiquant l’urbex fassent attention à leurs contacts.

E : J’évoquais précédemment les dangers d’une trop grande banalisation de l’urbex, la dégradation constante des lieux en fait partie, surtout quand les artistes en graffiti se mènent une espèce de guerre sur le terrain. C’est toujours crève-coeur de voir un graffiti de Logic, une référence en la matière, saboté par des gamins qui gribouillent au spray leur prénom en plein milieu. C’est ainsi que les pratiquants d’un urbex responsable, dont nous sommes, en sont venus à se refuser de donner les adresses au public. Une décision qui est souvent mal comprise par ceux qui commencent l’urbex, s’imaginant que l’expérience nous a rendus hautains et que l’on garde jalousement nos adresses pour les handicaper… C’est malheureusement la seule solution pour préserver ces précieux spots.

« une expérience vraiment enrichissante et novatrice. »

 

 

J.M. : Enfin, auriez-vous des conseils pour ceux qui aimeraient se lancer ?
F : Prévoir des fringues de base (ne pas y aller en diva), de l’eau, à manger, son téléphone, des gants… Foncez, c’est génial.

E : Patience et discrétion sont les maîtres mots pour commencer. Avec de la volonté, et un peu de chance, vous trouverez des spots mais ne voyez pas forcément trop grand pour commencer : une petite friche industrielle à l’abandon depuis une éternité reste très bien pour se faire la main, ne serait-ce qu’en terme de photos. N’y allez surtout pas seul mais n’y allez pas nombreux pour autant. Soyez bien équipés pour éviter les ennuis et conseil à l’attention des photographes : prenez votre trépied, la lumière y est souvent très sombre même en plein jour, ce qui nécessite des poses longues. Bon courage !

Propos recueillis par Marylou Czaplicki

Toutes les photos sont de la propriété exclusive de Ehli Dahel et Florian Brassart, sous le nom « UrbexKingdom ».

Site web : https://urbexkingdom.wordpress.com/

Page facebook : https://www.facebook.com/pg/urbexkingdom/photos/?ref=page_internal

 

 

 

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