Retour sur les meilleures polémiques du Festival de Cannes

Aujourd’hui, le cinéma international se réunit sur la Croisette pour fêter le soixante-dixième anniversaire du très célèbre Festival de Cannes. Cette institution du cinéma s’est imposée au fil des années pour devenir une référence incontournable dans le calendrier cinématographique. Une récompense à Cannes apporte un cachet à son détenteur dont le talent ne peut être nié. Seulement, le Festival n’est pas uniquement connu pour les films qu’il promeut : il est aussi célèbre pour les nombreuses polémiques dont il a été l’objet. Retour sur les meilleures polémiques du Festival de Cannes.

Le Festival International du Film de Cannes, créé en 1946, est réputé mondialement autant pour le prestige du prix qu’il décerne, la Palme d’Or, que pour les polémiques dont il est l’objet chaque année. La presse internationale relaie parfois avec une même importance l’annonce du gagnant de la Palme d’Or que la description d’une polémique. Ainsi, les autres aspects du Festival de Cannes, comme les autres prix de la Sélection Officielle (le Prix du Jury, les Prix d’Interprétations féminine et masculine, etc.) ou encore les films vainqueurs des autres catégories (ceux de la Quinzaine des Réalisateurs ou d’Un Certain Regard, par exemple) sont très souvent passés sous silence par la presse générale.

La moindre polémique, le moindre débat, sont, eux, assurément présents dans l’ensemble du paysage médiatique comme l’a prouvée l’affaire sur le dress code en 2015. Les femmes étaient acceptées sur le tapis rouge seulement si elles portaient des chaussures à talons et ce fait insignifiant d’un point de vue cinématographique a fait le tour de la presse mondiale. Des journaux d’informations généralistes tels que Le Figaro en France, The Daily Mail et The Independent en Grande-Bretagne ou encore The New York Times aux Etats-Unis n’ont pas hésité à écrire un article sur cette affaire alors qu’elle ne traitait en rien d’un problème cinématographique.

Alors qu’un article de France 3 se plaignait presque que l’édition 2015 du Festival n’avait pas eu sa dose annuelle de « polémique[s] et coup d’éclat[s] », on en vient à se demander si l’intérêt de la presse pour le Festival ne se trouve finalement pas principalement dans ces polémiques et non plus dans l’art du cinéma, le point de mire initial de cet événement. Dans tous les cas, pas de panique, l’édition de 2017 aura commencé à faire polémique dès la sortie de l’affiche. Claudia Cardinale a été retouchée partout pour paraitre plus fine, plus grande et mieux habillée. Polémique un peu tombée à l’eau car l’intéressée ne s’est aucunement sentie vexée.

Les polémiques provoquées par des films

En mai 1973, la vingt-sixième édition du Festival de Cannes a été agitée par la polémique qu’a engendré le film de Marco Ferreri, La Grande bouffe. Ce film raconte l’histoire de quatre amis qui décident de se retrouver pour un week-end dans une maison de campagne pour manger et boire à n’en plus pouvoir, littéralement. Ils veulent procéder à un suicide culinaire : un suicide par la nourriture. La Grande bouffe montre des images choquantes d’excès gastronomiques qui dégouteront les spectateurs et les critiques. Une ambiance malsaine règne tout au long du film, renforcée par l’usage des prénoms des acteurs pour leur personnage.

Ainsi, la presse va se déchaîner contre Marco Ferreri et un présentateur de journal télévisé n’hésite pas à le qualifier de « film le plus scandaleux de l’histoire du cinéma ».  La presse n’a pas hésité à l’époque à utiliser les mots de « honte », « répugnance physique et morale », « sinistre humiliation » et « blasphème » pour La Grande Bouffe. Ironique, quand on sait que ce film est aujourd’hui devenu culte.

La Grande bouffe a « suscité une unanimité aussi totale qu’hostile » et c’est cette unanimité qui l’a élevé au rang de la plus grande polémique du Festival de Cannes. La polémique a été relayée et étayée par la presse mais le journal télévisé témoigne bien du fait que le scandale était présent dès la sortie des acteurs de la salle. Ce scandale n’est-il pas la source de cette soif de polémique que ressentent les médias lors du Festival de Cannes ? Chaque année, les journalistes ne cherchent-ils pas une polémique digne d’être l’héritière de celle de La Grande bouffe ?

En mai 2013, toute la presse a cru voir arriver le descendant de La Grande bouffe en termes de polémique avec le film La Vie d’Adèle réalisé par Abdellatif Kechiche. Avec son sujet sulfureux, une aventure lesbienne entre une lycéenne et une jeune adulte, arrivant en plein dans un contexte politique déjà polémique avec la promulgation de la loi pour le mariage pour tous le 17 mai 2013, la presse était certaine de tenir le Graal entre ses mains lors de la projection du film.

Pourtant, le sujet du film n’a pas engendré la polémique attendue. C’est plutôt la réalisation de Kechiche qui a excité les foules. Les techniciens ont révélé des « manquements au Code du Travail » et une forme de harcèlement moral de la part de Kechiche. La durée du tournage a été doublée pour le même budget et les techniciens avaient tant de mal à tenir un rythme aussi soutenu que certains ont démissionné avant la fin du tournage. Dans un article du journal Le Monde publié le jour de la première diffusion du film, les techniciens débitent les anecdotes malheureuses que Kechiche leur a fait subir. Avant même la première diffusion, le film était déjà victime de polémique.

Durant la projection, des scènes de sexe très explicites et très longues entre les deux jeunes femmes ont choqué les spectateurs. Certains n’ont pas hésité à les qualifier de scènes « pornographiques ». En outre, l’auteur de la bande-dessiné dont s’inspire La Vie d’Adèle, Julie Maroh, se dit aussi avoir été dérangée par ces scènes qui ne rendent pas compte du sexe lesbien dignement. Marcie Bianco, auteur d’un blog culturel lesbien, trouve que ces scènes sont clairement réalisées du point de vue d’un homme et que c’est là que réside le problème.

Enfin, la polémique autour de La Vie d’Adèle a été renchérie par les remarques des deux actrices principales, Adèle Exarchopoulos et Léa Seydoux, sur les conditions de tournages qu’elles avaient vécues. Elles se sont plaintes du tournage de ces scènes intimes qui ont duré dix jours, elles ont annoncé avoir été profondément gênée lorsqu’elles les ont vues à l’écran. Dans une longue interview pour le site web américain The Daily Beast, Léa Seydoux a dit « Heureusement que nous avons eu la Palme d’Or parce que c’était horrible. » et les deux actrices affirment qu’elles ne souhaitent plus travailler avec ce réalisateur.

La Vie d’Adèle a généré une polémique inédite au Festival de Cannes. Ce fut une polémique moins féroce que celle provoquée par La Grande bouffe mais celle-ci a pris de l’envergure dans le temps. La polémique est fondée sur le fait que le film a été réalisé en dépit du moral des techniciens et de leurs conditions de travail. La méthode de Kechiche qui consiste à prendre les acteurs comme des choses qui lui appartiennent totalement s’est révélée un peu rude. Tout cela semble oublié aujourd’hui, du moins pour Adèle Exarchopoulos, qui a fait une éloge de la façon dont Kechiche l’a dirigée pour ce film dans le dernier numéro des Cahiers du cinéma (n° 732 – Avril 2017).

Les polémiques politiques 

Le Festival de Cannes ayant toujours lieu pendant le mois de mai, en 1968, il s’est déroulé pendant les événements de « mai 68 ». Ces manifestations ont pris une très grande ampleur les 10 et 11 mai 1968 surnommées « la nuit des barricades » et le 10 mai 1968 se déroulait également la cérémonie d’ouverture du Festival de Cannes.

Un réel contraste se dessine entre Paris et Cannes ce 10 mai 1968. L’événement qui va faire réagir les personnes présentes au Festival est le renvoi de Henri Langlois de la direction de la Cinémathèque Française par le ministre de la Culture, André Malraux. Plusieurs réalisateurs, acteurs et critiques comme Jean-Luc Godard, François Truffaut, Claude Chabrol ou encore Jacques Tati se sont mobilisés contre cette décision. Ils souhaitent mettre fin à la vingt-et-unième édition du Festival de Cannes. Le délégué général du Festival, Robert Favre Le Bret, refuse de se soumettre à cette décision. Ainsi démarre la polémique du Festival de Cannes en mai 1968.

Alors que la France est paralysée par la grève générale, les projections se poursuivent à Cannes. Le samedi 18 mai, ceux qui souhaitent se mobiliser pour suspendre le Festival se réunissent dans une salle pour discuter. Ce débat va se transformer en cohue générale comme le souligne un article du Temps : « On applaudit, on siffle, on hurle. Godard perd ses lunettes, Truffaut est projeté dans les hortensias qui ornent le bord de la scène ». Un film devait être projeté après leur rassemblement mais ils y s’y refusent et Godard, sa compagne Géraldine Chaplin, et Carlos Saura le réalisateur dont le film devait être projeté s’accrochent au rideau afin qu’il ne s’ouvre pas.

Le jour suivant, Robert Favre Le Bret mettra une fin officielle au Festival de Cannes, à regret. Il n’y aura pas de Palme d’Or décernée cette année-là. La polémique de mai 68 au Festival de Cannes n’a pas été alimentée par la presse. Ce qui la rend unique est qu’elle a été provoquée par les membres fondateurs du Festival. Ce sont les réalisateurs, les acteurs, les critiques qui ont décidé de s’élever contre le pouvoir pour soutenir les ouvriers, les étudiants et Henri Langlois.

En mai 2004, le réalisateur américain Quentin Tarantino et les membres du jury de la 57ème édition du Festival de Cannes ont décerné la Palme d’Or à Fahrenheit 9/11, un documentaire « anti-Bush » réalisé par Michael Moore. Il retrace l’histoire de la présidence de Georges W. Bush depuis son élection en novembre 2000 jusque la guerre en Irak en 2003. Michael Moore est un réalisateur qui avait déjà fait polémique auprès du gouvernement américain avec son film Bowling for Columbine en 2002 qui critiquait la loi sur le port d’armes aux Etats-Unis.

Avec Fahrenheit 9/11, Michael Moore offre une critique cinglante de l’administration de la politique étrangère de Bush. Lors de sa première diffusion le film aurait reçu la plus longue standing ovation jamais vue à Cannes et Michael Moore a pressenti la polémique arriver car il aurait dit au président du jury Quentin Tarantino « Tu as fait ça pour m’attirer des ennuis, n’est-ce pas ? » au moment de recevoir la Palme d’Or.

Tarantino a affirmé que le message politique n’avait pas influencé le jury dans sa décision. Cependant, on ne peut s’empêcher de remarquer que quatre membres du jury sur les neuf sont de nationalité américaine. Ce film a créé une polémique parce qu’il n’a pas été récompensé pour l’art du cinéma mais pour son message. Ce contenu engage le Festival de Cannes politiquement. Il le place à l’encontre du gouvernement américain de l’époque. D’autant plus qu’à cette époque, la France avait refusé de prendre part aux combats en Irak aux côtés des Etats-Unis et qu’elle était ainsi mal considérée par les Américains pour cette décision. Cela renforce donc l’idée que le Festival de Cannes est un exemple de liberté d’expression car il laisse toujours libre cours aux choix du Jury.

Le Festival de Cannes est devenu au fil des années une véritable institution française. Sa réputation mondiale est prestigieuse et les amateurs et les professionnels de cinéma y font référence avec respect. Cet engouement pour les polémiques dont le Festival est le lieu de départ n’entache en rien sa renommée. Les polémiques, même les plus futiles, sont aujourd’hui une partie intégrante du Festival de Cannes et on ne peut s’empêcher de penser « Que nous réserve la prochaine édition ? « .

Crédit image à la une : ©Bronx (Paris). Photo : Claudia Cardinale © Archivio Cameraphoto Epoche/Getty Images

Pauline THURIER

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