Economie bleue: quand la nature devient le business model à suivre

Depuis le début de notre économie moderne, on a pensé que l’innovation ne pouvait venir que de ressources rares, épuisables, comme si des solutions et des ressources communes et banales ne pouvaient apporter ni la richesse, ni l’aspect novateur, ni même le progrès technologique recherchés. Résultat, l’empreinte humaine sur Terre n’a de cesse d’avoir de conséquences désastreuses sur l’environnement: épuisement des énergies fossiles estimés à mois de trois cents ans, changement climatique, déforestation accélérée, extinction précoce d’espèces victimes de la destruction de leur habitat, pollution des sols, de l’eau, irradiation et même pollution de l’espace, multiplication des déchets… Pourquoi n’avons-nous pas été capables d’innover efficacement ?

Pourquoi avoir jusque là choisi un modèle économique défaillant?

Ces dernières décennies, nous avons certes pris conscience de l’épuisement rapide de nos ressources principales telles que le pétrole, le charbon et le gaz. Paradoxe absurde que d’avoir recherché obsessionnellement une croissance continue par le biais de ressources  non renouvelables et qui s’épuisent… Les deux, logiquement, sont incompatibles.

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@lewebpedagogique

Ressources épuisables, mais également matériaux rares: nos principales innovations « révolutionnaires » s’appuient sur l’emploi de matériaux dits critiques (ou rares) et donc rapidement épuisables, et s’appuient également sur le recours à des procédés complexes. Tout cela permet de vendre cher, mais coûte également cher à produire.

Les panneaux photovoltaïques utilisent par exemple des terres rares, et un procédé de production à haute température et sous haute pression.

Les téléphones portables, ou ordinateurs, sont aussi composés de métaux rares comme le lithium ou le Coltan, exploité principalement en Afrique et contenant du tantale.

Pour la petite histoire,  ce métal est d’ailleurs partiellement radioactif  et n’est pas sans lien avec des massacres ethniques découlant de l’enjeu stratégique qu’il représente. Ces innovations technologiques n’ont ainsi presque rien de solutions d’avenir, contrairement à celles qu’offre la nature depuis des millions d’années.

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Les grands contrats miniers exploités par des entreprises transnationales limitent le nombre de mines « illégales » contrôlées par des guérillas. La technique d’extraction est cependant la même et reste très dangereuse. (C 2014/MONUSCO Photos, sous licence Creative Commons)

Enfin, le problème ne réside pas seulement dans notre incapacité à choisir les bonnes ressources pour créer de la richesse et innover, mais également dans le fait que nous gâchons purement et simplement ces ressources. Impossible d’échapper à toutes ces images de déchetteries à ciel ouvert, qui prouvent la difficulté à recycler la plupart des produits que l’on fabrique.

L’économie verte : une première solution imparfaite et insuffisante

Nous avons commencé à nous tourner vers des ressources renouvelables et inépuisables comme l’énergie solaire et l’énergie du vent. Un effort particulier sur le recyclage est fait, même au niveau des ménages avec le tri des cartons, plastiques et aluminium notamment. Mais force est de constater que trier et recycler apporte économiquement peu et est donc peu incitatif (si l’on écarte toute idée de morale et de responsabilisation).

L’accent a été mis ces dernières années sur le biodégradable, sur les produits d’origine biologique et sur le développement durable, avec un objectif : produire moins et produire mieux, pour diminuer autant l’impact environnemental de la production humaine que les millions de déchets qu’elle crée. Oui mais voilà, et si la solution n’était pas de produire moins, mais au contraire  toujours plus, avec des ressources inépuisables ?

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Quelques label garantissant une produit écologique, biologique, respectueuse de l’environnement, des hommes ou des animaux.

Les produits « responsables » sont de plus souvent plus coûteux, moins accessibles au grand public. Il suffit de comparer le prix d’un même produit d’origine biologique et non biologique pour tout de suite le remarquer.

Les produits issus d’un développement durable peuvent d’ailleurs avoir un effet tout aussi néfaste sur l’environnement : qui ne s’est pas déjà étonné de voir des produits bio provenir d’un autre continent (et donc d’être arrivés par avion) ?

L’économiste et entrepreneur belge Günter Pauli prend conscience du problème et de l’illogisme de notre économie au travers de sa propre entreprise. Fier du caractère biologique de ses détergents « verts » Ecover, il se rend compte qu’ils sont cependant loin d’être écologiques, puisque la production d’huile de palme utilisée par la société entraînait la déforestation de forêts primaires.

C’est cette prise de conscience qui lui fait développer le concept d’économie bleue, à laquelle est intimement lié le biomimétisme.

Les trois objectifs de l’économie bleue : supprimer les déchets, innover grâce au vivant, et cela de manière durable

Pour Idriss Aberkane, professeur à l’Ecole Centrale, « la nature est un laboratoire de recherches vieux de 4 millions d’années, une bibliothèque fabuleuse qu’il faut arrêter de détruire ». 

S’inspirer de la nature et de ses espèces vivantes pour développer de nouvelles technologies et innover est également le propre du biomimétisme sur lequel s’appuie l’économie bleue de Günter Pauli.

Idriss Aberkane en est d’ailleurs un de ses fervents défenseurs. Difficile de ne pas comprendre pourquoi lorsqu’il s’attelle à nous faire découvrir les extraordinaires habilités d’animaux comme celles de cette crevette appelée Mantis: ses petits marteaux à la puissance incroyable ont inspiré le développement de torpilles.

Il suffit d’observer la nature pour comprendre à quel point elle est innovante, flexible et à quel point les applications techniques sont nombreuses : dans le domaine de la chimie, du médical,  de la robotique, de l’énergie, pour le développement de matériaux…

L’étude du moustique a permis de développer des aiguilles indolores.
Le martin-pêcheur a permis de designer efficacement les TGV japonais pour réduire leur impact sonore.
Les fleurs de la Bardane- vous savez, celles qui s’accrochent toujours à vos vêtements lorsque vous vous promenez dans la campagne? – ont permis la création du scratch.
Même la baleine a permis de mettre au point un pacemaker révolutionnaire qui ne nécessitera aucune chirurgie, aucune batterie, aucune anesthésie et sera donc deux cent fois moins cher.

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Le biomimétisme, c’est finalement reconnaître que le vivant a déjà les solutions à la plupart de nos problèmes. La production d’électricité à partir de l’énergie solaire? Les feuilles vertes en sont déjà capables, et sans procédé complexe. Même si leur rentabilité est faible, imaginer développer des peintures, des crépis sur leur modèle augmenterait fortement la surface potentiellement productrice d’électricité.

Günter Pauli a regroupé plus de 100 innovations dans son livre L’économie bleue. 10 ans, 100 innovations, 10 millions d’emplois, démontrant ainsi que son business model est viable, rapide à instaurer et concret.

Au-delà de l’inspiration à puiser dans la nature, il est important d’instaurer une économie circulaire, et de faire de chaque déchet un élément de fabrication d’un autre produit. Et en cela, la nature est le business model à suivre: elle ne produit déjà aucun déchet. Les feuilles mortes qui tombent viennent alimenter la terre. Les lames de rasoir en soie, les champignons issus des déchets de café, et même les batteries à haute capacité produites à partir de mégots de cigarette sont autant d’innovations durables, naturelles et inscrites dans une économie circulaire.

Alors imaginons un peu que nous nous inspirions encore plus des êtres vivants qui nous entourent pour réellement innover. Pour ne plus réduire nos déchets, mais les éliminer. Pour trouver des solutions faciles et peu coûteuses à nos problèmes quotidiens. Voilà quelques habilités extraordinaires qui donnent certainement déjà quelques idées…

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Le tardigrade, un animal microscopique, est résistant aux radiations et à la déshydratation grâce à une protéine qui protège son ADN.
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La méduse peut « ressusciter » de nombreuses fois si elle se trouve blessée – @Wikimedia Commons
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L’opossum est invulnérable au venin de serpent grâce à un peptide de son ADN – @Pixabay
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La crevette Mantis possède 16 cônes de reconnaissance des couleurs, quand nous n’en possédons que trois (et les chiens seulement deux) – @Wikipedia

 

 

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Le rat kangourou peut vivre sa vie – jusqu’à cinq ans – sans boire une seule goutte d’eau – @Wikipedia 

Mais pour repenser l’économie, et Günter Pauli le souligne, il ne s’agit pas d’apprendre aux enfants ce que l’on fait, mais de leur donner les clefs de penser autrement et d’innover. A partir d’une baleine, à partir d’un mégot de cigarette, à partir de trois fois rien !

par Hélène MONNIER

Pour plus d’innovations grâce au biomimétisme :
L’Economie Bleue. 10 ans, 100 innovations, 10 millions d’emplois. Günter Pauli, ed. Caillades
La page du Centre Européen d’Excellence en Biomimétisme de Senlis

Crédit image à la une : @Pixabay
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