Témoignage : Au cœur de la schizophrénie

La schizophrénie est une maladie mentale qui affecte les comportements, émotions, perceptions et pensées de la personne, provoquant de fait un impact important sur son adaptation sociale. Elle touche 1% de la population, soit autour de 600.000 Français. Elle intervient généralement chez le malade entre 15 et 30 ans, sous des expressions variées, parfois amenées à évoluer dans le temps. Bien souvent méconnue du grand public, elle est pour beaucoup de schizophrènes et leurs proches une grande source de souffrance. 

Nous avons rencontré Emilie*, 24 ans, qui a accepté de nous partager son histoire sous couvert d’anonymat.

Emilie a 21 ans lorsque surviennent ses premiers épisodes schizophréniques : « Un matin, j’étais dans le métro, en direction de l’université, quand je me suis rendue compte que les caméras de la rame me suivaient, moi et seulement moi. Et c’était la même chose dans la station, j’étais la seule personne filmée. D’ailleurs, tous les agents de sécurité et de stations m’espionnaient aussi, je le voyais, je le sentais, je savais qu’ils en avaient tous après moi. Et puis au moment de rentrer chez moi le soir, c’était la même chose, et également le lendemain, et tous les jours qui ont suivi. J’étais absolument convaincue d’être traquée. On me voulait du mal, on voulait me faire taire. C’était ce que me répétait en boucle le journal à la télévision, qui ne s’adressait désormais plus qu’à moi, et uniquement à moi. David Pujadas était mon seul allié, l’unique personne à me prévenir du danger. Même mes parents étaient devenus des ennemis à mes yeux. »

Emilie perd totalement prise avec la réalité, et s’enlise dans ce délire pendant plusieurs mois sans que quiconque ne s’en alerte. « Je faisais mes études loin de mes parents, et vivais donc seule. Enfant, j’étais très solitaire, et cela ne s’est pas vraiment arrangé en grandissant, si bien qu’au terme de ma troisième année de licence, je n’avais toujours pas vraiment d’amis. Quelques connaissances avec qui je mangeais certains midis ou révisaient à l’approche des partiels, mais personne de vraiment proche. Mais quand mes premiers épisodes paranoïaques ont commencé, j’ai complètement repoussé toute personne de mon entourage. » De seule « la plupart du temps », Emilie le devient complètement. Un choix motivé par ses angoisses, qui se font de plus en plus puissantes : « Même mes proches en avaient après moi. Ils étaient devenus comme les gens du métro, ils m’épiaient, me poursuivaient, avaient même implanté une puce dans mon cerveau durant mon sommeil pour me contrôler et pouvoir lire toutes mes pensées. Je n’étais en sécurité nulle part. ».

Prisonnière de ce monde aux allures de Big Brother de Georges Orwell, Emilie cesse d’aller en cours, de répondre aux appels de sa famille, et limite ses sorties. « Les fois où je prenais la peine de m’alimenter, j’achetais tout en vitesse au supermarché, et rentrais en courant pour absolument tout dévorer d’une traite, de crainte qu’on empoisonne la nourriture si je la laissais dans mes placards sans surveillance. Je fermais tous les rideaux des fenêtres et allumais en permanence toutes les lumières de mon petit appartement, même pour dormir – ce que je ne faisais plus beaucoup, par crainte d’être attaquée. ». Cet enfer, Emilie ne le questionne jamais : « A mes yeux, il n’était pas question de séparer mon imagination de ce qui était réel, puisque tout était absolument réel. C’est un peu comme un bad trip dont vous n’arrivez pas à redescendre, qui parfois semble aller un peu mieux, mais qui finalement s’empire et s’empire graduellement. C’est terrifiant. »

Et puis finalement, plus de quatre mois après le début de ses crises de panique, Emilie reçoit la visite de sa mère. « Elle n’avait plus de contact de ma part depuis 3 semaines, ce qui n’était pas excessivement long, considérant que nous nous appelions assez peu de base. Mais je ne répondais à aucun de ses coups de fil, et en appelant la fac, elle a appris que je ne venais plus en cours. Evidemment, mes parents se sont inquiétés. Ma famille n’a pas beaucoup d’argent, mais ma mère a fait le trajet depuis la Réunion malgré tout, et a débarqué chez moi en trombe. J’étais au pic d’une de mes crises quand elle est arrivée, et je ne me souviens pas exactement de tout, sauf de m’être réveillée le lendemain à l’hôpital. D’après ma mère, elle m’a trouvée accroupie dans ma propre urine, et je lui aurai hurlé dessus puis sur les ambulanciers, persuadée qu’ils voulaient m’enlever. Pour moi, cette soirée reste très confuse, et c’est sans doute mieux ainsi. »

Emilie reste 35 jours à l’hôpital, durant lesquels elle commence un traitement anti-psychotique, ainsi que des séances quotidiennes avec un psychiatre. « On me laissait somme toute une assez grande liberté à l’hôpital, et les médicaments ont commencé à faire effet au bout de quelques jours. J’avais l’impression de renouer avec moi-même, de me retrouver. ».

La schizophrénie peut se présenter sous plusieurs formes, toutes relatives à chaque patient et représentant l’aspect de la maladie à un moment donné. Il est donc possible qu’un malade passe d’une forme à une autre selon les périodes. Pour Emilie, c’est une forme de schizophrénie paranoïde qui l’a affecté « voire catatonique sur la fin, quand je ne voulais plus bouger, manger, ou quoi que ce soit. ». 

Ce premier séjour à l’hôpital date d’il y a maintenant 3 ans pour Emilie. Depuis, elle continue un traitement médicamenteux, voit son psychiatre une fois par semaine et fait « beaucoup de méditation. Ca m’a énormément aidée. ». Elle a également rejoint une communauté de soutien sur Internet : « On y échange entre schizophrènes. Au début c’était juste de l’entraide, où je partageais mes coups durs, mon histoire, et comparais mes prescriptions et puis peu à peu j’ai commencé à vraiment parler de moi, et c’est devenu bien plus qu’un groupe de soutien basique à mes yeux. Je m’y suis fait mes vrais premiers amis. »

La guérison d’Emilie n’a pas été sans embûches : « J’ai eu de nouvelles crises d’angoisses, depuis. Je me souviens d’une psychose particulièrement forte durant laquelle j’étais convaincue que des insectes grouillaient à l’intérieur de mes veines. Je les voyais percer ma peau et me dévorer de l’intérieur. J’étais dans la rue quand c’est arrivé, et je me souviens avoir hurlé, incapable de bouger. Pas un passant n’est intervenu, n’est venu me demander si ça allait. J’ai vu certaines personnes me filmer avec leur smartphone à ce moment-là, alors qui sait, il y a peut être une vidéo de moi qui traine quelque part sur Internet. Quelque chose du genre « Tarée qui crie et se pisse dessus dans la rue ». »

« J’ai été hospitalisée deux nouvelles fois depuis, la seconde après une tentative de suicide. » Malgré tout, Emilie ne perd pas espoir, et dit aller mieux aujourd’hui : « Je n’ai pas fait de crise depuis presque un an, alors je croise les doigts. J’ai rencontré des nouvelles personnes, et même si je ne suis pas encore assez stable pour reprendre mes études ou un emploi, j’ai commencé à aider de temps en temps dans une association. Ca me plaît beaucoup. J’ai l’impression d’être utile. Presque normale. ». Sa maladie reste pour autant un sujet tabou : « Mis à part mes parents, très peu de gens sont au courant de ma schizophrénie. Les schizophrènes sont très stigmatisés, il suffit de voir quel portrait on en dépeint dans les médias : quand vous en entendez parler à la télé, c’est toujours parce qu’ils ont poignardé quelqu’un ou agressé tout un quartier. Même dans les séries ou les films c’est rare de les voir correctement reportés. A la place des gens, et avec cette image-là des schizophrènes en tête, j’aurai peur de moi aussi. »

* Le prénom a été modifié

Axelle BOUSCHON

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