Le féminisme intersectionnel : kézako?

Aux mouvements féministes dits mainstream, s’oppose aujourd’hui le féminisme intersectionnel. Il entend se battre contre toutes les formes de domination présentes dans nos sociétés (sexisme, racisme, homophobie, transphobie…). Une femme noire, par exemple, ne subira pas le même type de discrimination qu’une femme blanche, une femme homosexuelle se verra aussi plus discriminée qu’une femme hétérosexuelle. Jollies Magazine a interviewé Anissa Benaissa, militante au sein d’une association visant à représenter les personnes LGBTQI et les réflexions féministes.

Jollies Magazine : Qu’est-ce que le féminisme intersectionnel ?

Anissa Benaissa : La notion d’intersectionnalité a été théorisée pour la première fois en 1989 par la juriste africaine-américaine Kimberlé Crenshaw. Elle analysait un point aveugle de la législation américaine en matière de discriminations, qui occultait la situation spécifique des femmes noires : leurs expériences ne pouvaient pas être réduites à seulement du racisme ou seulement du sexisme, c’était les deux à la fois.

Elles sont à la croisée de plusieurs systèmes d’oppression qui se renforcent mutuellement et créent une situation unique, que ni les mouvements féministes mainstream (dominés par les femmes blanches) ni les mouvements antiracistes (dominés par les hommes) ne tenaient compte. C’est un des piliers majeurs de la pensée féministe noire et il a inspiré de nombreux mouvements menés par et pour les femmes non-blanches.

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6 mars 2016, manifestation de militantes pour le féminisme intersectionnel à Belleville – crédit image : Twitter Shahmaran

Le terme de « féminisme intersectionnel » en revanche est beaucoup plus récent. Il est né de la prise de conscience de féministes, blanches et non-blanches, qui ont voulu marquer leur volonté de rupture avec les féministes mainstream et leurs logiques excluantes, du fait de la domination en leur sein de femmes souvent blanches, hétérosexuelles et/ou de classe moyenne, qui appliquaient leur situation spécifique à celle de toutes les femmes.

 Les féministes dites « intersectionnelles » veulent au contraire ouvrir leur analyse et montrer que pour certaines ce n’est pas le seul fait d’être femme qui est la cause de leur oppression, mais aussi d’être non-blanche, non-hétérosexuelle, de classe populaire et que tous ces facteurs ne peuvent être pensés séparément.

Le féminisme interscapture-decran-2016-12-04-a-14-22-35ectionnel est né du besoin de reprendre une parole trop souvent confisquée et de replacer ses propres priorités dans la lutte féministe. Comme dit le slogan « Ne me libère pas, je m’en charge ! ».

JM : Quel genre de discriminations vis-tu ? Des exemples pour que les lecteurs comprennent plus rapidement l’urgence de la situation ?

AB : Je vis des expériences de sexisme similaires à la plupart des femmes, ainsi que des expériences de racisme dont des hommes pourraient également être victimes. Mais souvent, le sexisme que je vis est racialisé et le racisme que je vis est genré.

Par exemple, quand je subis du harcèlement de rue, je peux être renvoyée à un imaginaire orientaliste ou au stéréotype de la « beurette », qui est un peu l’équivalent du « salope » lancé aux femmes, sauf que la « beurette » est vue comme d’origine maghrébine et qu’elle est une des catégories pornographiques les plus recherchées en France.

Au final, ma personne se retrouve toujours expliquée vis-à-vis d’un ailleurs lointain, d’un pays d’origine, d’une religion supposée, d’une culture alors même que je suis née en France. Mais les plus stigmatisées restent celles qui, portant le hijab, subissent l’islamophobie de plein fouet : plus de 80% des agressions islamophobes touchent des femmes, souvent voilées.

JM : Comment définirais-tu ta vision du féminisme?

AB : Je prends en compte l’intersectionnalité dans ma pratique féministe mais je ne me dis pas « féministe intersectionnelle » car c’est un non-sens pour moi. L’intersectionnalité est une grille d’analyse et une pratique politique et non une étiquette que l’on se colle pour se définir ou se donner bonne conscience.

Sans me définir comme telle, je m’inspire au quotidien des apports du black feminism américain et britannique et de l’afro-féminisme français, des mouvements queer  of colour mais aussi des réflexions anti-capitalistes apportées par le féminisme matérialiste et les féminismes décoloniaux de certains pays du Sud, pour penser des solidarités possibles.

JM : As-tu des exemples d’événements où plusieurs formes de féminisme se sont affrontées ?

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6 mars 2013, manifestation des militantes pour le féminisme intersectionnel à Belleville – crédit image : Twitter Shahmaran

AB : La résistance s’organise contre les tendances excluantes des féministes qui se disent « universalistes » mais ne font que forcer leur vision étroite de l’émancipation à toutes les femmes.

À Paris il y a depuis quelques années deux manifestations pour le 8 mars (journée internationale de lutte pour les droits des femmes) : la manifestation organisée par les collectifs féministes intersectionnels, les afro-féministes, féministes musulmanes, travailleuses du sexe et personnes transgenres mobilise davantage de participant-e-s que celle de collectifs installés et institutionnels ! C’est un signe manifeste que la situation avance.

JM : Le mouvement intersectionnel reste méconnu. Pour toi, comment rendre visible les questions d’intersectionnalité ?

AB : La première chose, c’est d’écouter les personnes qui subissent des systèmes d’oppressions croisés et de faire en sorte de relayer leurs discours. Les réseaux sociaux à ce titre sont des espaces qui ont de plus en plus libéré la parole des femmes marginalisées. Des magazines ont également émergé ces dernières années avec pour ambition de diffuser des discours alternatifs : par exemple le webzine féministe Lallab, qui entend détricoter les clichés sur les femmes musulmanes, mais aussi des revues papier comme AssiégéEs, qui prépare actuellement son deuxième numéro.

Il faut constamment questionner les espaces qui excluent : pourquoi telle conférence sur « les nouveaux féminismes » ne donne la tribune qu’à des femmes blanches, non-précaires ? Les femmes marginalisées doivent pouvoir redevenir maîtresses de leur propre narration, selon les termes de la réalisatrice Amandine Gay, dont le documentaire Ouvrir la Voix redonne la parole à des femmes afro-descendantes noires. Enfin, même si sensibiliser les gens est important, la lutte ne s’arrête pas là. Le racisme et le sexisme sont des systèmes de domination dont certain-e-s tirent des privilèges et qui ont des effets concrets sur la vie quotidienne. Seul un rapport de force effectif peut permettre de renverser la balance.


Dans une vidéo très amusante, la youtubeuse SmoothieFreak explique l’importance d’un féminisme intersectionnel. Les hommes deviennent des burgers et les femmes des pizzas. Ainsi, les femmes blanches sont représentées par des pizzas au fromage et les femmes qui subissent plusieurs types de domination (LGBTQIA, racisme…) des pizzas Deluxe.

 

Léa SURMAIRE

photo de Une : DR. https://npa2009.org/actualite/feminisme/manifestation-pour-le-droit-des-femmes-belleville-ouverture-en-fanfare-de-ce

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