La mode unisexe joue-t-elle un double Je?

La sexualisation du vêtement est avant tout le reflet de l’époque et de la culture dans laquelle il évolue. Certains codes se sont inversés au cours des siècles (comme le port de talons), mais la distinction entre hommes et femmes était restée nette… jusqu’à ce que les marques fragilisent la barrière des genres, puis multiplient les collections rejetant toute sexualisation du vêtement. Bien sûr, s’engouffrer dans cette voie fait écho aux transformations de notre société et aux questions de genre toujours plus présentes. Mode unisexe, mode no-genre, mode asexuée ou même androgyne, gender-neutral… Peut-on réellement parler d’une mode qui nie le genre, ou bien s’agit-il d’une mode à deux facettes? Jollies démêle les étapes, les motivations et les formes de cette mode qui démode… le genre.

L’enjeu de la masculinisation du vestiaire féminin

Abattre les barrières entre les sexes, voilà ce qui a constitué la première étape dans le développement d’une mode unisexe, qu’on ne peut encore vraiment désigner comme telle à ses débuts. Seules quelques pièces masculines en viennent à être portées par les femmes. Au début du XXème siècle, lorsque Coco Chanel imagine sa fameuse veste en tweed ou encore son blazer à boutons dorés pour un usage féminin, s’emparer des codes masculins n’est pas anodin : il s’agit ni plus ni moins d’un enjeu d’émancipation de la femme. On cherche plus de simplicité dans la mode, par l’abandon des corsets et jupes à paniers, auxquelles on préfère le confort des coupes amples. Symboliquement, ces emprunts au genre masculin qui uniformisent la mode marquent également un pas vers l’égalité entre hommes et femmes. L’expression « porter la culotte », qui se moquait des maris dont les épouses tenaient le vrai rôle du chef à la maison (et qui portaient ainsi au sens figuratif le pantalon, soit le vêtement masculin par excellence) perd de sa symbolique le jour où les femmes ont enfin le droit de le porter.

Yves Saint Laurent continue sur cette lancée, inspiré par son soutien des mouvements féministes, il ouvre également le vestiaire masculin aux femmes. En 1966, il ose et introduit en Haute Couture le complet smoking, un pantalon noir, serti d’une haute ceinture de satin noir, accompagné d’une chemise blanche et d’une lavallière noire.  Son nom fait justement référence à la veste réservée aux hommes et portée par eux dans les fumoirs. Il faut attendre quelques mois pour que les femmes en viennent doucement à l’adopter. Aujourd’hui, beaucoup de pièces de mode sont devenues des pièces unisexes – portées indistinctement par les hommes et par les femmes – comme le caban, la marinière, le pull du pêcheur American Apparel ou encore les cachemires Uniqlo.
La mode masculine reste incontestablement une source d’inspiration pour les femmes. Son influence se manifeste aujourd’hui encore dans les collections Printemps/été 2017 présentées aux Fashion Weeks d’octobre : épaules XXL chez Jil Sander, chez Balenciaga ou encore chez Céline, chemise d’homme chez Joseph, Balenciaga ou Alexander Wang…

Une réciprocité timide pour les hommes

En réaction, refuser de s’approprier le vêtement féminin a été un moyen, inconscient peut-être, de maintenir cette distinction entre les genres : si les femmes se saisissent des codes masculins, qu’au moins les hommes évitent cette réciprocité et une confusion entière des genres. Pourtant, quelques couturiers s’essayent à cette réciprocité.

Hedi Slimane cintre ses vêtements masculins, fait porter à ses mannequins des jeans skinny, de fines cravates et des chemises resserrées pour la collection Automne/hiver 2000/2001 d’Yves Saint Laurent. A plusieurs reprises, Jean Paul Gaultier fait défiler des hommes en jupes. Raf Simons le fait également pour sa collection homme printemps/été 2014. Et pour les couleurs ? Aujourd’hui, rose et bleu s’échangent facilement. Les hommes portent sans complexe des imprimés à fleurs, et la marinière est devenue l’emblème du motif unisexe.

Certains créateurs comme Jean-Paul Gaultier, qui se pose en précurseur, sont cependant allés encore plus loin dans le brouillage des genres, ne se contentant pas d’enlever leur genre aux pièces… mais intervertissant des mannequins hommes et femmes. Les catwalks voient défiler des mannequins aux allures androgynes (tout à la fois féminines et masculines) comme Rain Dove (femme) ou Andrej Pejic (un homme devenu Andreja Pejic en 2014) qui défilent autant chez les hommes que chez les femmes. Jean-Paul Gaultier va jusqu’à faire porter à Andrej Pejic, encore homme, la sacro-sainte robe de mariée en 2011. Les codes de la féminité sont cependant, encore aujourd’hui, loin de faire l’unanimité lorsqu’il s’agit de laisser les hommes se les approprier : critiques, remarques, voire ouverture à l’homophobie latente sont une réalité, alors qu’on ne s’offusque plus de voir une femme en jean, en chemise d’homme ou en pantalon.

Créer une mode unisexe : confusion des genres ou couronnement du non-genre ?

Comment dépasser alors cette réticence de la société d’engager une réciprocité dans la mode ? Peut-être tout simplement en cessant d’adapter le vêtement à l’autre sexe, et en créant véritablement une mode sans genre, appartenant indistinctement aux hommes comme aux femmes.

C’est ce que vise la mode unisexe : créer une nouvelle garde robe qui ne soit ni féminine ni masculine, ou les deux à la fois, au choix. Rad Hourani fait un vrai pas vers l’unisexe avec des collections qui cherchent, en uniformisant le corps féminin et masculin, à laisser avant tout s’exprimer librement la personnalité de l’individu, même si ses collections relèvent plus de l’uniforme. Pour Rain Dove, « la prochaine grande étape est de simplement abandonner les étiquettes d’homme et de femme ».

La mode unisexe a cependant des difficultés à réellement basculer dans l’asexué. Même pour une collection unisexe, les codes de genre se retrouvent, cachés dans la façon de porter le vêtement : allez jeter un œil aux pièces de l’actuelle collection unisexe du créateur Rad Hourani sur son site de vente en ligne. Chaque vêtement est porté tant par un homme que par une femme…  mais il nous est vite apparu que la mannequin intègre les codes de la féminité que le vêtement avait cherché à abandonner. Simplement en marquant sa taille par une ceinture supplémentaire, ou en glissant le top dans le pantalon, et cela pour de nombreux modèles (et jamais pour les mannequins hommes). Pour ses pièces plus particulièrement, la mode unisexe emprunte beaucoup aux codes masculins et peu à ceux de la femme : coupes évasées, pièces de tailleur, pantalons, tshirts… et lorsqu’on se risque un peu plus, la mode unisexe peine à se démocratiser.

L’unisexe s’empare de la rue

Oui, les personnalités médiatiques osent s’approprier depuis quelques temps ces nouveaux codes – ou absence de codes – en matière de genre : Jaden Smith avait fait campagne en jupe pour la collection printemps/été 2016 de Louis Vuitton et avait réitéré l’expérience dans la rue. Mais au quotidien, il faut l’avouer, les codes associés au genre sont encore bien ancrés dans notre société. Il est bien sûr important de constater les évolutions effectives de la mode quand à la masculinisation de la mode féminine et la féminisation de la mode masculine.

Des marques de prêt-à-porter, accessibles à un plus grand nombre, tentent cependant d’introduire une mode totalement sans genre : en 2015, H&M et Ximon Lee, créateur new-yorkais tout juste diplômé, lancent une collection capsule unisexe, avec des hommes en jupe.

Zara lance aussi sa collection unisexe Ungendered – comprenez sans genre –, collection destinée aux femmes comme aux hommes, en mars 2016. On y retrouve cependant des vêtements peu osés au niveau des formes et encore moins au niveau des couleurs. Au programme : des pantalons, des T-shirts et des sweatshirts aux couleurs neutres. La tentative est timide, tournée vers le sportswear – loin des vêtements que l’on porte généralement le plus – qui met en avant le choix d’une mode épurée.

Cet automne, c’est GUESS qui joue le jeu de l’unisexe en osant les couleurs et les différentes matières pour sa His & Hers Collection qu’elle lance en octobre: rose pastel, cuir, jean, tout se mélange pour une collection unique.

La création d’une collection unique pour les deux sexes pose pourtant quelques problèmes : habiller tout à la fois hommes et femmes nécessite de créer des vêtements qui s’adaptent à deux morphologies souvent très différentes. Faut-il choisir entre multiplier les tailles ou se refuser de cintrer les vêtements ? Et comment organiser les magasins ? L’enseigne de prêt-à-porter anglaise Selfridges s’était, quant à elle, décidée à créer un espace éphémère de vente « sans genre », « Agender ».

La mode unisexe oscille encore entre bi-genre et non-genre suivant les créateurs qui font le choix de l’adopter. La question que pose réellement la mode unisexe est cependant de savoir si elle se dégage réellement des questions de genre, ou bien si elle tend simplement à unifier pour tous les anciens codes.

 Hélène MONNIER

 

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2 réflexions sur “La mode unisexe joue-t-elle un double Je?

  1. je m inscrit parfaitement das ce style car je suis une mec qui porte des collant de manière mode , je pense que le vêtement ne doit pas déterminer un sexe ou autre 🙂
    J aime l idée que la mode joue sur plein de code qui nous invite a créer notre propre style en empruntant chez l’un ou l autre sexe . Il est important aussi de rester cohérent dans nos choix .
    Ton article est très très interessant et superbement bien écris et étayé d’excellents exemples je le partage sur le FB de ma page de blog Le Collant Selon Arnaud

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    1. Merci Arnaud pour ce partage! Je suis ravie que l’article t’ait plu, et je suis tout à fait d’accord avec toi: chacun doit pouvoir être libre de faire ses choix vestimentaires, sans contraintes. Et merci pour le partage!

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