Mustafa Azizi: « Je veux donner une voix au peuple palestinien »

Mustafa Azizi est un réalisateur palestinien. Le quartier dans lequel il est né, à Naplouse, tient son nom de la fleur de Jasmin. Comme elle, ce quartier est puissant et résiste à toute sorte de situation. Il a grandi pendant la première intifada. Les souvenirs de son enfance sont faits de fuites, d’attaques ou encore de maisons détruites. Autour d’un café, il nous a parlé de son parcours, de sa vie et de l’espoir qui nourrit sa motivation, jour après jour.

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Dans les rues de Naplouse, Mustafa Azizi raconte les différentes attaques et événements qui ont marqué son enfance et sa vie. Crédits photo: Claire Aboudarham

Jollies Magazine : Bonjour Mustafa, pouvez-vous nous parler de votre parcours ?

Mustafa Azizi : En 2000, la seconde intifada éclate, alors que je m’apprête à commencer mes études de journalisme, un an plus tard. A l’époque, ce domaine d’études représentait pour moi une manière de faire passer un message, de montrer ce qu’il se passait ici. Je voulais faire bouger les choses, résister à ma manière.

Entre 2001 et 2006, chaque semestre, un étudiant de ma promotion tombait sous les balles des Israéliens, le journalisme étant rarement bien vu par les occupants. Mais ma motivation grandissait toujours plus, jusqu’à me rendre compte que le journalisme traditionnel n’aiderait pas la cause palestinienne, ou du moins, pas assez.

Après mes études, j’ai travaillé pour une compagnie téléphonique pendant deux ans. Cette expérience m’a fait grandir, non pas à cause des responsabilités que j’avais, mais à cause des personnes que je rencontrais. Pendant la guerre de Gaza, en 2006 et l’opération « Pluies d’été », nombreuses étaient les personnes qui m’appelaient de cette zone en guerre, simplement pour discuter et parler de leurs problèmes.

Mais pourquoi choisir la vidéo comme support ?

Pendant l’occupation, en 2002 notamment, j’ai survécu à de nombreuses situations incroyables. Pourquoi moi, et pas un autre? Je ne comprenais pas pourquoi je restais celui qui s’en sortait à chaque fois. Quel est mon but dans la vie, ma mission? Après ces nombreux événements, c’était pour moi le moment de répondre à ces questions.

A l’université, un projet permettait aux élèves en journalisme de travailler avec des réalisateurs internationaux afin d’apprendre à filmer. La première réalisatrice était une vieille dame autrichienne. C’était décidé, c’est ce que j’allais faire. Je trouvais ce moyen de communication très efficace pour illustrer la vie des Palestiniens. Avant même de finir mes études, j’avais cinq films à mon actif, dont trois récompensés au sein de l’école. J’avais compris que mon rôle était d’expliquer la situation du pays grâce à mes films, en ne montrant que des choses simples, sans budget et sans aide.

Quel message voulez-vous faire passer dans vos films ?

Je me sens responsable et obligé de faire entendre la voix des Palestiniens à travers le monde. Le tout sans effet, sans dramatisation, juste des situations réelles, qui choquent le monde. Ce que je montre n’apparaît pas dans les médias. De ce fait, le gouvernement israélien refuse mes demandes de visa pour voyager et faire découvrir mon travail sur d’autres continents. Mais je continue d’insister et d’essayer, et je ne lâcherai rien.

Au début, même ma famille ne croyait pas en mon travail et en mes rêves. « Tu devrais trouver un travail, former une famille ». La société ne comprend pas ce que je veux montrer, pourquoi je fais ça. Il y a un véritable décalage entre ma façon de penser, de réagir et celle de Naplouse. Mais après avoir vu que j’obtenais de la reconnaissance et du respect de la part de collègues internationaux, ma famille a commencé à comprendre mes motivations et mon travail. Je suis sûr que le reste des habitants finiront par comprendre et par apprécier mes œuvres, à leur tour.

Et êtes-vous soutenu, aidé financièrement ?

Non, je n’accepte jamais de fonds de la part d’ONG comme USAid, et ne travaille jamais avec des Israéliens, contrairement à d’autres artistes du pays. Les fonds et autres bourses finissent toujours par contrôler les réalisations des artistes. Ils ne sont plus libres. D’ailleurs, je déteste les artistes palestiniens qui font du « peace art ». Les films à propos de la cohabitation des deux peuples sont un mensonge. Il n’y a pas de paix, l’occupation ne devrait pas être acceptée. Nous ne pouvons même pas parler de conflit. Un conflit est une altercation entre deux pays ayant la même puissance. Ici, c’est tout sauf le cas.

De plus, quand on aime, on n’a pas besoin d’argent, seulement d’être soi-même. Si tu attends d’en avoir pour faire quelque chose, tu ne feras jamais rien. Le seul soutien dont j’ai réellement besoin et dont je ne peux pas me passer est celui de mes amis. Je suis très chanceux de les avoir, eux qui me poussent à aller toujours plus loin, qui me répètent sans cesse: « Tu peux le faire, vas-y, fonce. »

Avez-vous des projets en tête ? Des rêves, peut-être ?

Oui, mon esprit est une usine à idées! Mais deux projets complètement fous sont omniprésents. Avec la quantité titanesque d’images de la seconde intifada et des noms de Palestiniens tués que j’ai récupérés, il serait facile de prouver que les soldats israéliens tuaient des civils de sang froid. Selon les lois internationales, même quand quelqu’un vous attaque, vous devez d’abord essayer de le contrôler avant de le tuer. Si un civil est blessé, le soldat doit tenter de l’aider. Ce serait un jeu d’enfant de rassembler toutes ces informations dans un film ou un court-métrage. Mais ça finirait par condamner les pratiques d’Israël, et par la suite par me mettre en danger. Je finirai quand même par le faire, j’en suis sûr.

Le second serait réalisable avec un nouveau style de tournage. Pendant l’occupation, les soldats israéliens accusaient les Palestiniens de traverser la ville en formant des tunnels au sein même des maisons de la vieille ville. Ils entraient alors de force dans les maisons, détruisaient tout. Certaines maisons étaient même brûlées, voire bombardées. Avec un ami ingénieur ayant obtenu un master en environnement sécuritaire pendant des périodes de guerre, je veux montrer en quoi les bâtiments sont faits pour protéger le peuple et non pas pour les condamner. Avec des dessins et des animations superposés sur les images de la ville pour prouver qu’il était impossible de traverser les murs.

Je compte emmener ces deux œuvres à des festivals internationaux. Mon plus grand rêve? Aller à Cannes et remporter un prix. Je pense honnêtement avoir une chance là-bas. Ils adorent les films bizarres et complètement fous. Mais même sans remporter de prix, mon travail ferait du bruit, j’en suis sûr, et donnerait un point de vue différent sur la situation de mon pays.

Pensez-vous qu’Israël pourrait interférer avec votre envie de partager votre travail avec d’autres artistes ?

J’ai déjà participé à différents festivals internationaux et reçu de nombreuses invitations de la part d’amis réalisateurs. Mais l’année passée a été très rude. Ma petite amie italienne, avec qui j’étais depuis 3 ans, m’a toujours soutenu à 100%, même dans les moments difficiles. Je devais la rejoindre l’année dernière, mais le gouvernement israélien ne m’a pas accordé de visa, ce qui a fini par détruire notre relation. La France a elle aussi refuser ma demande de visa, détruisant ce que j’avais réussi à créer jusqu’à présent, ma réputation et tous mes projets. Tout était réduit en miettes, j’ai fini par toucher le fond. Mais je me disais que je devais me battre, après avoir mordu la poussière, sans quoi je ne me relèverai jamais. Tu ne peux pas arrêter un homme qui a tout perdu en un mois.

Lors du festival de Naplouse, cette année, je me suis rendu compte que beaucoup d’amis et collègues avec qui j’avais déjà travaillé allaient participer aux festivités. Des rappeurs, des photographes, et bien entendu des réalisateurs. Mon passé me rejoignait, à Naplouse  alors que rien n’allait dans ma vie. C’est là que j’ai décidé de reprendre où je m’étais arrêté avant mes soucis de visa. Ma motivation était revenue, je me sentais plus fort que jamais, plus fou aussi. J’ai passé tout son temps à filmer le festival, avec plus de 80 minutes de film, réparties sur deux semaines de tournage, correspondant à 500 Go de fichiers. Deux mois de montage, et mon premier long-métrage était enfin prêt. Je dois encore le montrer au directeur de l’association organisatrice du festival. J’irai peut-être en France avec lui pour projeter mon film à travers le pays et montrer Naplouse et la situation sous différents angles. Le plus gros challenge restera le visa, mais ça ne m’arrêtera plus. J’ai encore énormément de travail à finir. Traduit en français, arabe et anglais, le film prend beaucoup de temps à traduire. Je suis heureux d’être à nouveau sur le bon chemin.

Si vous deviez retenir quelque chose des toutes les épreuves que vous avez parcouru, qu’est-ce que ce serait ?

Je pense que j’ai appris qu’il fallait profiter de la vie et de chaque moment qu’elle nous donne. La vie est bien trop courte pour s’empêcher de vivre pleinement. Le plus important est de garder son cœur et son esprit ouverts et de rêver. Je ne peux pas vivre sans rêver. Et grâce à ça, rien ni personne ne pourra jamais m’arrêter.

Vous pouvez retrouver le travail de Mustafa Azizi sur sa chaîne Youtube, notamment le court-métrage Kameen, montrant les opérations des Israéliens contre les civils palestiniens lors des manifestations organisées dans des villages proches de Naplouse. Traduit en plusieurs langues, dont le français, il cherche à dénoncer les embuscades orchestrées par l’armée.

 

propos recueillis par Claire ABOUDARHAM

Crédit photo à la une : Claire Aboudarham

 

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