« Jamais assez maigre » : Victoire Maçon-Dauxerre se bat contre les diktats du mannequinat

Anorexie, tentative de suicide, maladies : c’est le quotidien de milliers de filles comme elle. Victoire Maçon-Dauxerre revient sur les conséquences de son métier de mannequin dans son livre « Jamais assez maigre : journal d’un top-model », après cinq ans de thérapies pour reprendre goût à la vie.

 

12370803_123063301398161_8549249206059217703_o1454340545Elle ne cache rien, Victoire, quand elle raconte. Et s’il y a bien une chose qui choque, c’est le ton presque détaché qu’elle prend lorsqu’elle écrit. Comme si tout ce qu’elle avait vécu était normal, comme si les mauvais traitements qu’elle s’est infligée durant ses mois de mannequinat n’étaient pas si graves. Elle raconte son histoire comme elle l’a vécue à l’époque : sans se rendre compte de l’enfer qu’elle a subi. Pourtant, Victoire Maçon-Dauxerre a mis cinq ans avant d’oser prendre la plume pour expliquer les dangers du mannequinat : la dévalorisation continuelle qu’elle subit auprès des créateurs, cette impression de n’être rien qu’un « cintre sur lequel on suspend des habits », et surtout, l’anorexie. La peur de manger, de grossir, de ne plus rentrer dans les prototypes des créateurs. Cette peur qui l’a rongée pendant ses six mois de mannequinat et qui, même cinq ans après, n’a toujours pas disparu. Faisant face à ses démons, Victoire raconte, dans un seul but : empêcher d’autres jeunes filles de subir l’enfer qu’elle a connu. Un livre cru mais passionnant, qui jette la lumière sur les tabous habituels du mannequinat.

Un cintre humain

Elle n’a que 17 ans en 2010, alors qu’elle est repérée par un agent qui voit en elle la future mannequin que tous les créateurs s’arracheront à la Fashion Week de New-York. Victoire Maçon-Dauxerre s’apprête alors à passer son bac et les concours de Sciences Po et s’attend à tout, sauf à ça. Acceptée par Elite, envoyée à New York, Victoire n’en croit pas ses yeux. « Je vais devenir top model, LE top model qu’on s’arrache. Je vais avoir une ascension fulgurante, gagner plein d’argent, et m’offrir une aventure incroyable pour commencer ma vie d’adulte. » Pour l’adolescente, c’est un rêve qui peut devenir réalité, mais à une seule condition : perdre 3 cm au niveau des cuisses, pour rentrer dans du 32. Et le cauchemar commence.

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Victoire Maçon-Dauxerre, pesant à l’époque 49,5 kg (@AuFéminin).

Victoire s’impose un régime drastique : trois pommes par jour. Face à ces privations, sa joie de vivre commence à s’estomper mais elle fait bonne figure. Ses parents la soutiennent envers et contre tout, malgré les crises régulières qu’elle leur inflige lors des repas. Et finalement, la jeune femme enchaîne les défilés : 20 en moins de 6 mois, à New-York, Milan et Paris. Après seulement quelques semaines dans le milieu, Victoire commence à haïr ce métier qui lui bouffe la santé. Elle se surnomme elle-même le « cintre ». Sa personnalité n’existe plus. Seule sa maigreur compte.

« La balance dit 48,9. Je sais qu’il y a peu de chances qu’elle se trompe, mais quand même, je n’ai pas entièrement confiance. Quand je me regarde dans la glace avant de prendre ma douche, je vois bien que j’ai encore plein de gras à perdre. La preuve : quand je pince ma peau, sur mon ventre ou sur mes fesses, ça fait un bourrelet. C’est interdit, les bourrelets, à la Fashion Week.

47 kilos pour 1m78 : le poids parfait

La « petite voix », la « salope » comme elle l’appelle, ne la quitte jamais et lui rappelle sans cesse de ne pas manger. De ne pas grossir. Victoire s’inflige des lavements, enchaîne les laxatifs pour perdre encore quelques centigrammes. 47 kilos pour 1m78, la jeune fille sombre mais continue son régime. Rapidement, elle figure en tête de liste du top 20 des mannequins que les créateurs s’arrachent. Un rêve pour une jeune fille d’à peine dix-huit ans, mais Victoire n’en peut plus. Elle s’effondre en pleine rue, sans se rendre compte du sale tour qu’a pris sa santé. Lorsque l’anorexie commence à lui faire perdre ses cheveux et ses poils, les créateurs lui demandent de s’épiler complètement les bras. Elle regarde les autres mannequins s’affamer presque à mourir mais ne s’avoue pas qu’elle vit la même chose.

« La maigreur d’une petite Allemande m’a effrayée. Comment pouvait-on se mettre dans un état pareil ? Elle avait le teint presque vert, les yeux brillants des malades et l’air totalement épuisé. J’ai pensé, un instant, qu’elle allait bientôt mourir. »

Et puis peu à peu, la saison s’achève, les défilés cessent. Victoire s’autorise à prendre un peu de poids : les shootings acceptent que les mannequins fassent du 36. Mais en redécouvrant peu à peu le goût des aliments, la jeune mannequin tombe dans la boulimie. Mentalement, Victoire est brisée. Elle fait pleurer sa mère, hurle sur les photographes, tombe dans la dépression. Incapable de supporter la pression du milieu, elle annonce à son agent qu’elle rompt son contrat. Qui insiste, mais Victoire n’en démord pas. « C’est fini. J’arrête. J’ai raccroché. Même si je changeais d’avis, qui voudrait encore de moi ? J’étais devenue énorme. Monstrueuse. Inmontrable. »

Adieu

Victoire Maçon-Dauxerre a dix-huit ans, six mois de carrière derrière elle et un corps qui oscille entre anorexie et boulimie lorsqu’elle fait sa tentative de suicide. Elle pèse 64 kg, n’ose plus croiser les miroirs et a l’impression d’avoir gâché sa vie en mangeant. Pour sortir de cet enfer, une seule solution s’impose à l’ex-mannequin. Le suicide.

« Je n’en peux plus de cette souffrance. De cette salope de voix qui me répète en boucle « T’es grosse, t’es moche, t’es nulle. T’as tout raté. Bouffer, bouffer, c’est tout ce que tu sais faire. » Je veux me reposer. Sortir de ce corps immonde, que je déteste. Je veux que ça s’arrête.

Je veux que ça s’arrête. »

C’est son frère qui la trouve. Il n’a que douze ans. C’est jeune, douze ans, pour voir sa sœur effondrée dans son lit, empoisonnée par des dizaines de médicaments. Mais c’est lui qui lui sauvera la vie. Pendant trois mois, Victoire est internée en clinique, son bilan de santé désastreux : aménorrhée, hypotension, perte de cheveux et le squelette d’une dame de soixante-dix ans. Trois mois bénéfiques qui lui permettent de se reconstruire, de reprendre goût à la vie.

Une lutte quotidienne contre les dangers du milieu

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Victoire Maçon-Dauxerre aura toujours une relation difficile avec la nourriture, mais se bat chaque jour pour retrouver une vie normale. (@Facebook/VictoireDauxerrePro)

Aujourd’hui, Victoire Maçon-Dauxerre pèse 69 kg et a préféré devenir comédienne, métier dans lequel elle s’épanouit bien plus. Malgré les supplications de ses anciens agents, elle a quitté le milieu du mannequinat sans regret. Un milieu qu’elle hait pour les diktats qui y sont imposés. Sur son compte Twitter comme dans son livre, l’ex-mannequin pousse un coup de gueule contre l’image que les mannequins reflètent de la femme et de la beauté.

Victoire Maçon Dauxerre

C’est grâce à la mise en place de la loi du 17 décembre 2015 concernant la maigreur des mannequins que Victoire a osé prendre la plume. L’ex-mannequin avait été approchée pour offrir son témoignage et pousser l’acceptation de la loi par les députés.

Le texte juridique interdit en effet la maigreur excessive des mannequins, en rendant obligatoire un certificat médical et la mention « photo retouchée » le cas échéant. Le certificat médical devra attester que « l’état de santé du mannequin, évalué notamment au regard de son indice de masse corporelle, est compatible avec l’exercice de son métier. » Toute infraction à la loi est passible de six mois d’emprisonnement et de 75 000 euros d’amende.

Pourtant, des infractions, il y en a, et Victoire Maçon-Dauxerre n’hésite pas à utiliser les réseaux sociaux pour les dénoncer.

Victoire Maçon Dauxerre 2

Depuis deux mois, la jeune femme fait le tour des plateaux de télé et des émissions de radio pour témoigner de l’horreur qu’elle a subie. Plusieurs fois, elle a salué cette loi qui aurait pu l’aider à ne pas tomber dans l’anorexie, si elle avait existé à son époque. Une loi qui serait quand même arrivée dix ans trop tard, selon elle, depuis que la maigreur, voire la dénutrition, est en vogue dans le milieu.

Cassie Godin

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3 réflexions sur “« Jamais assez maigre » : Victoire Maçon-Dauxerre se bat contre les diktats du mannequinat

  1. J’ai lu ce livre samedi, et je l’ai trouvé vraiment prenant. J’ai beau avoir déjà lu beaucoup de témoignages et vu des reportages sur le thème, j’ai totalement accroché à la façon que Victoire a de tout raconter, en balançant les noms des créateurs, des directeurs de casting etc… Il devient urgentissime qu’une loi encadre REELLEMENT tout cela car c’est honteux, et le mot est faible, de laisser des jeunes femmes se faire (faire) autant de mal.

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